C’est l’arlésienne minérale de l’arc transfrontalier. Alors que le désenclavement des vallées de la Roya et de la Vermenagna relève déjà du chemin de croix, le chantier du nouveau tunnel du col de Tende s’embourbe à nouveau. D’après un rapport au vitriol de la Cour des comptes italienne, les effectifs fondent à vue d’œil et les financements jouent à cache-cache. Un fiasco bureaucratique qui menace, une fois de plus, le calendrier de livraison.
Le cauchemar de cette vallée semble inextinguible. Alors que nous décortiquions récemment sur zAlp la fragile mécanique de la convention ferroviaire Vintimille-Breil-Cuneo pour 2026, censée redonner un souffle au rail, c’est désormais le bitume qui fait grise mine. Comme l’a mis en lumière le quotidien La Stampa dans son édition du 8 mars, les retards chroniques du « Tenda bis » se retrouvent aujourd’hui dans le viseur des hauts magistrats de la péninsule.
Et pour cause : dans une délibération (n° 4/2026) datée du 3 mars dont zAlp a pu consulter l’intégralité, le Collège du contrôle concomitant de la Cour des comptes italienne siffle sèchement la fin de la récréation. Les cibles de cette ire institutionnelle ? Le ministère des Infrastructures et des Transports (MIT), dirigé par Matteo Salvini, l’opérateur Anas, et le Commissaire extraordinaire Nicola Prisco. Si ces derniers se targuaient d’avoir mis en place des « mesures auto-correctives » suite à de précédents avertissements, les juges romains estiment, eux, que le compte n’y est pas du tout.
L’étrange évaporation des ouvriers
C’est une désertion qui ne dit pas son nom. La Cour des comptes relève avec une certaine amertume que, loin de s’intensifier pour tenir les délais, la présence humaine sur le chantier s’effondre. Selon les chiffres épluchés par les magistrats dans le journal des travaux, la chute des effectifs s’accentue, passant de 62 ouvriers en décembre à peine 43 au mois de février.
Pire encore, la juridiction financière s’étonne d’une mise à l’arrêt quasi totale des pelleteuses au cœur de l’hiver. Comme le cingle le rapport (page 8) : « L’entreprise a ordonné une suspension des travaux pendant toute la durée des fêtes de Noël, bien que cela ne semble pas prévu par le contrat. » Face au laxisme perçu de la maîtrise d’ouvrage (Anas), les juges tirent la sonnette d’alarme et écrivent noir sur blanc : « Il persiste, et il apparaît même de plus en plus évident, le risque que l’entreprise adjudicataire, sur la base de ses propres initiatives autonomes non conformes aux obligations contractuelles, puisse entraîner le non-respect des délais fixés pour l’achèvement des ouvrages. »
Un ping-pong financier à 10 millions d’euros
Mais les pannes de réveil des ouvriers ne sont que la face émergée du problème. C’est dans les tuyaux technocratiques que se niche le véritable point de blocage, touchant cette fois au projet d’alésage (l’élargissement) du tunnel historique.
Pour que le bando (l’appel d’offres) puisse être publié en avril 2026, comme promis sur le papier, il manque un petit détail : l’argent. Le Commissaire extraordinaire a bien réclamé dès novembre dernier à la direction générale d’Anas de combler un trou sur la quote-part italienne. Mais la Cour est formelle quant à l’inertie du dossier (page 9) : « Il n’existe à ce jour aucune demande d’autorisation de cette dernière [Anas] au MIT, ni aucune décision du Ministère quant à l’allocation effective de la part résiduelle de 9,9 millions d’euros. »
Ce brouillard comptable contamine d’ailleurs la partie française. Comme le rappelle le document des magistrats, le groupe de suivi financier international, aiguillonné par Paris qui doit injecter 38,4 millions d’euros de son côté, réclamait depuis des mois des documents de synthèse sur les coûts réels. Une paperasse vitale qui n’a finalement été transmise que dans la précipitation, à la mi-février, confirmant l’opacité et les atermoiements financiers de ce dossier.
Ultimatum romain pour une urgence alpine
En résumé, entre des ouvriers clairsemés, des fonds fantômes et une administration qui se regarde en chiens de faïence, la promesse d’une reconnexion fluide entre le Piémont, les Alpes-Maritimes et la Riviera s’éloigne encore un peu plus.
Pour tenter de conjurer le sort, la Cour des comptes a dégainé l’artillerie lourde en fin de rapport, exigeant des correctifs rapides. La sentence, qui résonne comme un ultimatum, est sans appel à la dernière page : « L’Administration concernée est invitée à faire rapport dans un délai de 30 jours sur ce qui a été demandé. » Trente jours pour ramener des bras sur le chantier, trente jours pour débloquer les 9,9 millions d’euros manquants. Passé ce délai, les irrégularités considérées aujourd’hui comme « non graves » pourraient officiellement changer de qualification juridique. En attendant, pour les habitants et les travailleurs transfrontaliers, le tunnel de Tende reste ce qu’il est depuis les crues dévastatrices de 2020 : un mirage au bout de la vallée.
