Nice: le bouquet final d’un duel qui éclipse tout le reste

Illustration générée par IA / zAlp
Illustration générée par IA / zAlp

À quarante-huit heures du premier tour des municipales, Christian Estrosi et Éric Ciotti transforment la capitale azuréenne en champ de bataille à ciel ouvert. Entre des excuses inattendues sur fond de conflit au Proche-Orient et une foire d’empoigne improvisée sur la culture, les frères ennemis de la droite écrasent une gauche condamnée au sacrifice tactique. Chronique d’un bouquet final aux airs de bras de fer ultime.

Ça y est. Le compte à rebours est lancé. À l’image d’un bouquet final de feu d’artifice déchirant le ciel de la Riviera française, les deux principaux prétendants à la mairie de Nice sortent l’artillerie lourde pour siphonner les ultimes suffrages. Après des semaines d’un débat télévisuel figé dans la naphtaline, le temps est à l’offensive, à l’opération séduction et, de façon plus troublante, au mea culpa.

Pardonnez-moi parce que j’ai péché (ou presque)

«Si je suis fier d’un grand nombre de réussites, je suis capable aussi de regarder les côtés où j’ai pu commettre des erreurs ». C’est par ces mots que Christian Estrosi, maire sortant et candidat à un troisième mandat, est revenu sur ses propos concernant le conflit israélo-palestinien. Comme rapporté par le média Nouvelle Aube sur Instagram, l’édile a demandé pardon aux habitants du quartier des Moulins : « Je voudrais vous dire que tout ce que j’ai pu faire et qui (…) vous a blessé (…) cela fait partie de l’exigence d’humilité d’un responsable politique que de savoir s’excuser », a-t-il conclu devant un public conquis.

Ces excuses lui permettront-elles de gagner quelques bulletins supplémentaires ? Comme le souligne également Nice-Matin dans son édition du 11 mars, le maire s’est justifié auprès de la population concernant l’installation des drapeaux israéliens sur la façade de l’hôtel de ville, déclarant : « Ce n’est pas un mea culpa, mais si j’avais su… ». S’agirait-il d’une manœuvre pour glaner des voix au détriment de la gauche, représentée par Mireille Damiano (LFI) et Juliette Chesnel-Le Roux (Unis pour Nice) ? La question se pose alors que le quotidien Libération, dans un article paru le 11 mars, rapporte les propos du maire sortant appelant les Niçois à un « vote utile » dès le premier tour. L’objectif affiché : faire barrage à « l’extrême droite ultra-rétrograde de Monsieur Ciotti ».

Au fil de cet entretien, l’édile réaffirme sa position de rempart unique, martelant son indépendance partisane : «Les Niçois connaissent mon combat contre l’extrême droite et je n’administre pas ma ville en homme de droite, mais en homme libre.» Une posture qui semble viser à éclipser ‘l’opposition de gauche’, reléguée au second plan alors qu’elle lutte pour se faire entendre et exister visiblement dans cette course à la mairie.

La culture, nouveau terrain vague des promesses

Soudainement, à quatre jours du premier tour des élections municipales, le terrain culturel s’est métamorphosé en nouveau champ de bataille. Le candidat Éric Ciotti, régulièrement ciblé pour l’absence de projet dans ce domaine, a multiplié les annonces sur ses réseaux sociaux : « La Côte d’Azur, c’est la culture ! Théâtre, cinéma, musique, peinture, sculpture, architecture… » martèle-t-il. Il aligne alors des propositions qui prennent des airs de vente aux enchères : réouverture de la salle de la Villa Arson, obtention du label d’opéra national pour Nice, ou encore l’installation d’un théâtre dans la Gare du Sud.

Mais de quel programme s’agit-il réellement ? Selon des déclarations rapportées par Nice Presse, Éric Ciotti joue la carte de l’ouverture et de la compétence technique : « Certains de mes colistiers viennent de la gauche, du centre et de la droite. Je veux m’entourer de compétences », affirme-t-il pour contrer l’image d’un bloc monolithique. Il tente également de rassurer le tissu local en promettant un véritable sanctuaire budgétaire : « Je ne baisserai aucune des subventions accordées aux associations niçoises. Elles ne seront pas une variable d’ajustement. »

Cette instrumentalisation soudaine de l’art n’est pas sans rappeler les constats amers que nous dressions déjà dans Nizza Marittima, le précurseur de zAlp. Dans un article d’analyse publié le 8 mars 2025, nous mettions précisément en lumière ce débat stérile où la culture et le tourisme sont systématiquement confondus par les politiques locaux. À l’époque, nous alertions déjà sur le fait que l’art, sur notre territoire azuréen et transfrontalier, méritait mieux que des promesses de vitrine électorale balancées à la va-vite.

La réplique de Christian Estrosi à cette offensive ne s’est d’ailleurs pas fait attendre. Dans une lettre de campagne cinglante datée du 11 mars, le maire sortant balaie ce qu’il qualifie d’« incroyable gloubi-boulga de mensonges et d’approximations ». L’édile y défend un bilan « budgétisé et localisé » (18 millions d’euros par an) et accuse son rival de duplicité : il rappelle que sous la présidence de Ciotti, le Département a, au contraire, sabré les subventions de l’Opéra et du TNN. Entre l’inventaire de dernière minute de l’un et la défense du bilan de l’autre, le « bouquet final » de cette campagne ne laisse définitivement que peu de place au dialogue.

Peur sur la Baie et pots d’échappement

Loin des ors des théâtres, Éric Ciotti laboure son terrain de prédilection : l’anxiété sécuritaire. Invité de CNews le 11 mars, le candidat a agité le chiffon rouge d’une « Marseillisation » de Nice. Une rhétorique de la peur, ressassée jusqu’en Italie par le gouvernement Meloni, qui a le mérite (pour lui) d’occulter les véritables urgences de la cité.

Les défis climatiques ? Relayés aux oubliettes. Qu’il s’agisse de la pollution thermique des climatiseurs dans les quartiers denses ou du retour triomphant de la bagnole sur le Quai des États-Unis. Sur ce dernier point, Ciotti s’était même fendu d’un satisfecit sur France 3 le 6 janvier dernier, saluant la fin du sens unique comme une « victoire du bon sens et de la liberté ». Traduction : la sacro-sainte fluidité automobile prime sur les poumons des promeneurs, condamnés au vacarme et aux gaz d’échappement sur un front de mer saturé.

La gauche, l’union pour briser l’étau

Au milieu de ce choc de titans de la droite locale, que reste-t-il de la gauche niçoise ? Broyée par l’injonction au « vote utile » du camp Estrosi et la surenchère radicale du clan Ciotti, elle semble vouée aux limbes. Le paradoxe est cruel : fustigée par une partie de l’électorat, la gauche n’a pourtant jamais eu les clés de la mairie pour démontrer quoi que ce soit. Face à l’artillerie lourde déployée par les deux frères ennemis, elle tente de se frayer un chemin en prônant une union de barrage.

Face au spectre de « l’extrême droite ultra-rétrograde » dénoncée par le maire sortant, la gauche choisit la posture du barrage, quitte à organiser son propre effacement. D’après un entretien accordé par Mireille Damiano (LFI) à Nice-Matin cette semaine, l’ambition partisane du Nouveau Front Populaire s’incline devant l’exigence du sacrifice tactique. « Nous n’avons aucune espèce d’ego personnel », assure-t-elle, se disant prête à l’union la plus large pour stopper l’ascension d’Éric Ciotti. Pour elle, l’urgence est de proposer une alternative au duel qui occulte les véritables défis de la cité, de la pollution thermique aux urgences climatiques reléguées aux oubliettes par la rhétorique de la peur.

Dans cette arène où résonnent surtout les tirs de barrage entre le maire sortant et son ancien protégé, cette main tendue de l’union de la gauche ressemble à un cri dans le vide pour ramener du pluralisme. Dimanche, les électeurs — potentiellement épuisés par cette guerre fratricide — devront trancher : donneront-ils enfin de la voix à ce barrage progressiste qu’ils fustigent sans jamais l’avoir mis à l’épreuve, ou accepteront-ils que ce bouquet final n’illumine, une fois de plus, que la moitié droite d’un échiquier politique transformé en champ de règlement de comptes ?

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