À Turin, le temps ne fait pas que passer : il grince sur l’acier. Entre l’élégance géométrique des places et la sourde grisaille des faubourgs, les tramways ne sont plus de simples carcasses de transport. Ce sont des totems. Hier, ils étaient les vaisseaux du prolétariat, convoyant chaque matin les bataillons d’ouvriers vers les forteresses de la FIAT ou facilitant le saut de puce de la bourgeoisie de centre-ville. Aujourd’hui, bousculés par le rouleau compresseur d’un progrès sans mémoire, ces vieux serviteurs se muent en machines à remonter le temps.
Pour le citadin mélancolique ou le touriste de passage, chaque ferraillement sur le rail est une brèche ouverte dans l’histoire d’une cité désormais ensevelie par l’urgence du siècle. Le vacarme des bogies offre un plongeon dans les splendeurs d’antan — qu’elles soient industrielles ou feutrées — et redonne vie aux lumières d’une ville qui cherche, entre deux séismes temporels, à ne pas perdre son âme.

Le rythme même de la rue
Ici, la mémoire ne s’écrit pas en chiffres de croissance, mais en teintes de carrosserie. On ne vous dira pas : « C’était les années 70, la ville bouillonnait ». On vous lâchera plutôt, avec ce petit pincement au cœur qui trahit l’attachement au bitume : « Tu sais, il y avait encore les tramways verts qui menaient en piazza Bengasi. » ou encore: « à mon époque il y avait encore les sièges en bois ». Une phrase comme un code secret pour ressusciter un Turin où le vert n’était pas une couleur politique, mais le rythme même de la rue.
Chaque grincement de bogie est un écho, un rappel à l’ordre d’une époque qui refuse de s’effacer. Dans un monde qui marche, responsable, vers un futur plus « vert », Turin porte encore les stigmates de son épopée mécanique. Ici, l’empreinte industrielle se hume au coin des rues, souvenir d’un temps où le brouillard se coupait au couteau et où la poussière noire s’invitait sans frapper sur les balcons. Aujourd’hui, la ville a les yeux rivés sur l’horizon, mais ses souvenirs s’accrochent aux bruits familiers : celui du 16, par exemple, qui négocie son virage dans un fracas de ferraille capable de faire remonter le temps.
L’avant et l’après JO
La mémoire, ici, est une lutte de tous les instants pour la survie. Face à l’obligation de muter pour les décennies à venir, la cité piémontaise a dû se réinventer, violemment. Il a fallu digérer l’après-FIAT — dont les usines ne produisent plus que l’ombre d’elles-mêmes — et apprendre la langue du tourisme et des capitaux neufs.
Le véritable point de bascule ? Les JO de Torino 2006. Si le reste du monde compte en « avant ou après Jésus-Christ », les Turinois, eux, ont leur propre calendrier, leur propre schisme temporel : il y a l’avant et l’après-JO. Une métamorphose olympique qui a redessiné la carte, mais qui laisse ces sentinelles d’acier, les tramways, comme les derniers témoins d’une identité qui refuse de finir au dépôt.
Le syndrome du « falso e cortese »
Depuis 2022, comme le rapporte la presse locale, 70 nouveaux tramways Hitachi débarquent sur le réseau, et le Turinois tique. On les pointe du doigt, on les juge « non-italiens » avec cette méfiance polie envers tout ce qui vient d’au-delà des Alpes ou même du reste de la péninsule. Pourtant, le pedigree est 100 % local. Si AnsaldoBreda a effectivement été vendue aux Japonais, le tram est l’héritier direct de la rame Sirio : une conception italienne, et mieux encore, plus local: une signature de Giugiaro Architettura. Un pur produit turinois qui, sous un nom d’ailleurs, trace la route dans sa propre ville, face à des habitants qui boudent leur propre génie par pur esprit falso e cortese, cette politesse de façade, un brin distante, qui cache une réserve profonde envers l’étranger et la nouveauté.
C’est que pour faire de la place au futur, la GTT (Gruppo Torinese Trasporti) a dû trancher dans le vif. Elle a commencé à liquider les vieux tramways orange, ces survivants du siècle dernier qu’il faut désormais traquer à la loupe dans le dédale urbain. Mais quand la régie des transports a annoncé l’envoi à la casse de ces rames iconiques, la cité est sortie de sa réserve.
Le front des « 2800 »
À Turin, on ne touche pas au patrimoine sans déclencher un séisme : la colère s’est abattue sur la ville. Face au massacre programmé des silhouettes orange, l’ATTS (Associazione Torinese Tram Storici) est allée toquer à la porte de la société de transports. Née en 2005 de la volonté de passionnés, cette association à but non lucratif s’est donné pour mission de sortir le tramway du simple registre utilitaire pour l’élever au rang de patrimoine historique et culturel. Selon son manifeste, l’idée n’est pas de laisser dormir les rames dans un hangar poussiéreux, mais de faire vivre un véritable « musée en mouvement », offrant à chacun l’émotion d’un voyage hors du temps.
Cet acte de résistance a succédé à une véritable chorégraphie de pétitions citoyennes. Car ces tramways, que les addicts nomment par le numéro de leur série — les fameuses « 2800 » —, viennent de loin. Selon les registres techniques, leurs bogies et leur mécanique remontent aux années 20, quand leurs carrosseries datent des années 50 puis 80. Et leur passage, dans un staccato métallique, réveille encore aujourd’hui ceux qui n’y sont pas habitués.
Objectif : figer le temps
C’est là que l’association ATTS fait revivre l’histoire. Alors que la ville mute, change, dresse des gratte-ciel et s’ouvre au monde, une partie d’elle — à travers cette association — arrête le temps et s’accroche aux 180 km de rails dont dispose la ville. Et ils n’y font pas seulement rouler de simples tramways, mais de véritables piliers de l’épopée urbaine.
Le doyen de la bande ? La motrice 116, une rescapée de 1911 qui, selon l’inventaire des véhicules dynamiques de l’association, demeure prête à reprendre du service pour les grandes occasions. On croise également son héritière directe, la motrice 502 de 1924, et tant d’autres en livrée verte — comme les rames de la série 2500 nées en 1933 — qui ont façonné le paysage turinois au cours des décennies de fer et de charbon.
Mais comme le précise le registre de l’ATTS, la préservation dépasse les frontières piémontaises pour transformer Turin en une véritable arche de Noé du rail italien. Il n’est pas rare de voir passer, sur le bitume local, la silhouette romaine de la rame 312 (1935), le charme triestin de la motrice 447 (1938), ou encore la motrice 201 venue de Bologne (1934). Une parade ferroviaire, complétée par des survivants de Naples, qui transforme la cité en un musée roulant où chaque grincement est une archive à ciel ouvert.
La Ligne 7 : la passerelle des âges
Tout ce fétichisme de l’acier et cette fronde acharnée contre la table rase technologique ont fini par accoucher d’une anomalie magnifique : la ligne historique 7. Ce n’est plus un simple trajet, c’est l’apothéose du mouvement, une faille spatio-temporelle circulaire serpentant dans le cœur baroque de la cité. Comme le détaille l’ATTS dans le plaidoyer pour son projet de Linea Storica 7, l’aventure est née d’un pari fou : faire de la ville un musée qui ne prend pas la poussière.
Ici, le miracle se produit à chaque arrêt. À bord de ces capsules temporelles, la génération TikTok croise celle qui a connu les sifflets des usines. C’est le lieu où les nouvelles générations posent leurs mains sur les cuivres et les bois polis, marchant dans les repères de leurs aïeuls pour comprendre d’où vient le fracas de leur ville. Pour les anciens, c’est un retour de flamme, le charme retrouvé d’une jeunesse qui ne grince plus mais qui chante.
Mais l’ATTS ne se contente pas de faire rouler des boulons ; elle propage une passion. À travers ses événements, des sorties nocturnes aux banquets sur rails, elle transforme le trajet en un acte de résistance culturelle. Et pour que cette mémoire ne s’évapore pas dans le ciel piémontais, elle s’ancre dans le papier. Une collection d’ouvrages pointus documente cette archéologie ferroviaire, offrant aux curieux les clés de ce sanctuaire roulant. En réhabilitant ces sentinelles, Turin prouve qu’elle a compris l’essentiel : pour avancer, il faut parfois savoir rouler à l’ancienne.
