IVG : sur la Riviera italienne, l’Église fait sonner les cloches pour marquer son opposition

La cloche qui a été installée à Sanremo sur la résidence de l'évêque du diocèse. Photo: Chiesa di Ventimiglia-Sanremo
La cloche qui a été installée à Sanremo sur la résidence de l'évêque du diocèse. Photo: Chiesa di Ventimiglia-Sanremo

Tous les soirs, à 20 heures, le son d’une cloche un peu particulière résonne sur la Riviera ligure. De Sanremo jusqu’aux vallées de l’arrière-pays, l’Église catholique locale a instauré un rituel quotidien destiné à la mémoire des fœtus n’ayant pas vu le jour. Une initiative symbolique qui, à quelques kilomètres de la frontière française, ravive de vives tensions autour du droit à l’avortement et de la place accordée aux choix des femmes.

Le mouvement prend aujourd’hui une nouvelle ampleur au-delà de la seule cité balnéaire de Sanremo. Comme le rapporte le média transalpin Riviera24.it, la démarche s’étend : à partir de ce dimanche de Pâques, 5 avril 2026, les clochers de sept autres paroisses de la région (dont San Lorenzo al Mare, Costarainera et Lingueglietta) adoptent ce rituel. À l’initiative du curé Giorgio Bigazzi, cette « cloche continue pour la vie » sonnera désormais chaque soir à 20 heures. Interrogé par le quotidien italien, le prêtre assure qu’il ne s’agit pas d’une source de jugement ni de polémique, mais d’un « témoignage d’amour pour les êtres sans défense » et d’une invitation à la réflexion. Néanmoins, pour de nombreux observateurs, la récurrence de ce carillon est perçue comme une pression morale indirecte pesant sur les femmes ayant eu recours à une interruption volontaire de grossesse (IVG).

Une démarche impulsée par l’évêché

À l’origine de cette pratique, on retrouve Monseigneur Antonio Suetta, évêque du diocèse de Vintimille-Sanremo. Selon les informations relayées par France 3 Côte d’Azur, c’est lui qui a inauguré la première cloche sur la terrasse de sa résidence épiscopale en décembre 2025. La date n’avait pas été choisie au hasard : d’après un article de Riviera24.it daté du 28 décembre 2025, le lancement a coïncidé avec la fête des Saints Innocents, qui honore les enfants martyrs dans la tradition chrétienne. Parallèlement à cette inauguration, l’évêque a publié une lettre pastorale intitulée « Du pain, pas des pierres », enjoignant l’Église locale à ne pas céder à la complaisance et à lier fermement « miséricorde et vérité ».

Le positionnement de Monseigneur Suetta sur la question de l’avortement est affirmé depuis longtemps. Lorsque la France a constitutionnalisé l’IVG en mars 2024, le prélat n’avait pas caché son inquiétude. Dans les colonnes de Riviera24.it, il fustigeait alors un « très dangereux signal de dégradation morale » et une « baisse de civilisation », estimant que l’on recourt aujourd’hui à l’avortement « pour de futiles motifs » ou par méconnaissance de la sexualité. Sur le terrain politique local, ces prises de position suscitent l’incompréhension. Toujours selon France 3 Côte d’Azur, l’opposition s’est rapidement fait entendre : Edoardo Verda, conseiller municipal du Parti démocrate à Imperia, estime que ce son vise « à imposer un jugement », tandis que l’ancien maire de Vintimille, Enrico Ioculano, rappelle fermement que « Sanremo n’est pas un État religieux ».

La jeunesse locale donne également de la voix pour contrer l’initiative épiscopale. Dès janvier 2026, comme l’a rapporté Riviera24.it, le collectif étudiant sanrémasque Papavero Rosso a fermement dénoncé l’installation de cette cloche. Dans un communiqué cinglant, les étudiants fustigent « un moyen de condamnation, de pression morale et d’augmentation de la culpabilité ». Dénonçant une « intromission injustifiable dans le droit d’autodétermination des femmes », le collectif exige que « ce climat de honte promu par l’Église à l’encontre de l’avortement et de celles qui l’exercent cesse ». Outre la symbolique, Papavero Rosso pointe du doigt une urgence sanitaire alarmante : en Italie, rappellent-ils, 80 % des médecins sont objecteurs de conscience, un chiffre frôlant les 100 % dans le sud du pays, rendant l’accès au service de santé quasi impossible pour les femmes.

Un contexte national polarisé

Ce constat sur l’entrave aux soins s’inscrit dans un climat national de plus en plus tendu autour des droits reproductifs. Dans une vaste enquête publiée en juin 2024, le journal français Libération détaillait l’évolution de la législation sous le gouvernement de Giorgia Meloni. Le quotidien y décrit notamment l’influence croissante d’associations telles que Pro Vita & Famiglia, dont l’objectif assumé est l’abrogation de la loi 194 qui autorise l’IVG en Italie depuis 1978.

Comme l’explique Libération, le Parlement italien a adopté au printemps 2024 une mesure permettant aux militants anti-IVG d’accéder aux centres de conseil familiaux, passages obligatoires pour les femmes souhaitant avorter. Silvana Agatone, présidente de l’association Laiga citée par le journal, s’inquiétait alors de cette présence dans les structures de santé, soulignant que certaines régions, comme le Piémont, avaient déjà alloué des fonds publics (un million d’euros) à ces mouvements. À ces dispositifs de dissuasion — qui vont parfois jusqu’à proposer de l’argent pour poursuivre une grossesse, comme l’a révélé un témoignage à Gênes recueilli par Libération — s’ajoute cette réalité médicale pointée par le collectif étudiant et les associations : l’utilisation massive de la clause de conscience par le corps médical italien rend l’accès à l’IVG particulièrement difficile et inégalitaire sur le territoire.

Conclusion : La femme, entre conscience et injonctions

Chaque soir, au son du glas, la Ligurie devient la caisse de résonance d’un débat de fond qui dépasse largement ses frontières. D’un côté, l’Église revendique son droit à interpeller la société sur le caractère sacré de la vie, en appelant à la prière et à l’éveil des consciences. De l’autre, les collectifs citoyens et les défenseurs des droits humains s’insurgent contre une symbolique qui s’apparente à une culpabilisation de l’espace public et à la stigmatisation d’un droit fondamental. Au centre de cette confrontation se trouve une question essentielle : celle du libre arbitre. Face aux cloches qui sonnent et aux pressions de l’institution religieuse, la voix des femmes et l’exercice intime de leur liberté peinent encore à trouver un écho apaisé dans une Italie plus divisée que jamais.