Présenté cette année en Séance Spéciale au 79e Festival de Cannes, le court-métrage Torino Shadow tisse un fil invisible et poétique entre le Piémont, la Croisette et la lointaine province du Guangdong. Le maître chinois Jia Zhang-ke y livre un bouleversant plaidoyer pour la salle de cinéma, à l’heure où les algorithmes frappent à la porte du 7ème art.
L’idée n’est pas née dans l’effervescence d’un plateau de tournage, mais au creux d’un siège, dans l’épuisement d’une déambulation muséale. Comme le rapporte un article paru dans la revue américaine Variety sous la plume de Naman Ramachandran, c’est en se laissant absorber par les voix résonnant dans le vaste hall du Museo Nazionale del Cinema de Turin que le réalisateur chinois Jia Zhang-ke a eu le déclic. « Le point de départ était de comprendre le cinéma du point de vue d’un membre du public, d’un cinéphile – non pas comme un cinéaste, mais comme un amoureux du cinéma », confie-t-il au magazine.
Ce vertige transalpin s’est matérialisé sous la forme de Torino Shadow, une œuvre de 32 minutes projetée sur nos terres azuréennes, en Sélection Officielle du cru cannois 2026. Une véritable consécration pour ce projet né de l’autre côté des Alpes.
Flânerie piémontaise et correspondances architecturales
Le projet s’inscrit dans un cadre institutionnel précis. D’après le dossier de presse officiel du film (produit conjointement par le Jia Zhang-Ke Art Center et le musée italien), ce court-métrage a été commandé pour célébrer le 25e anniversaire de l’installation du Museo Nazionale del Cinema au sein de la mythique Mole Antonelliana. Dans les notes de production, le directeur de l’institution et producteur exécutif, Carlo Chatrian, précise que l’initiative fait partie du programme Torino Encounters, pensé pour encourager les cinéastes à s’emparer de la capitale piémontaise comme terrain d’expérimentation.
Mais l’expérimentation a pris une tournure inattendue. Loin de la simple carte postale turinoise, Jia Zhang-ke a bâti un pont vers Taishan, dans le sud de la Chine. Le récit suit une femme, Ah Zhen (incarnée par l’impériale Zhao Tao), quittant l’Empire du Milieu pour rejoindre son mari dans le Piémont. Lors d’un riche entretien avec le critique Tony Rayns, retranscrit dans le dossier de présentation, le cinéaste s’attarde sur un étonnant miroir géographique : les fameuses arcades turinoises lui ont immédiatement rappelé les allées couvertes de Taishan. Une architecture d’ailleurs importée en Chine par les émigrants revenus des chantiers ferroviaires de San Francisco au XIXe siècle.
« Il y a environ trente ans, on mettait trop l’accent sur la différence culturelle », analyse le réalisateur dans les colonnes de Variety. « Aujourd’hui, après la mondialisation, nous faisons face à des vies partagées. C’est sur cette base que nous pouvons communiquer. »
L’angoisse de la salle vide face au mirage de l’IA.
Cette communication universelle, Jia Zhang-ke l’incarne par le prisme de l’image animée. Le dossier de presse souligne une fascinante mise en abyme reliant le théâtre d’ombres traditionnel de la région du Guangdong aux antiques lanternes magiques conservées sous la Mole de Turin. La trajectoire du personnage principal, qui s’approprie le monde à travers l’objectif de son smartphone avant de redécouvrir le grand écran, résonne comme un manifeste.
Un manifeste teinté d’une angoisse sourde face à la désertion des salles obscures. Toujours selon les informations relayées par Naman Ramachandran dans Variety, le cinéaste ne cache pas son inquiétude quant à la diminution du public capable de saisir « les plaisirs esthétiques et philosophiques » de l’expérience en salle. Le film intègre d’ailleurs de vibrants hommages à la cinéphilie, dont une longue séquence tirée de Caro Diario de l’Italien Nanni Moretti.
Plus intrigant encore, l’article de Variety révèle que Jia Zhang-ke a récemment expérimenté la création d’images par Intelligence Artificielle pour un autre projet. Loin de s’ériger en technophobe de principe, il livre une conclusion limpide : l’IA est une affaire de solitude (un homme face à un ingénieur), là où le cinéma traditionnel est un acte collectif, source de ce qu’il nomme, en citant Stefan Zweig, des « heures étoilées ». Pour le cinéaste, la technologie algorithmique trouvera plutôt sa pertinence dans la génération de ce qui n’existe pas, comme « 100 sortes de plantes ou de fleurs » imaginaires.
La boucle est bouclée
En reliant ainsi les fantômes de Taishan aux archives turinoises, jusqu’à la lumière des projecteurs de la Croisette, Torino Shadow fait de notre arc géographique transfrontalier l’épicentre d’une réflexion mondiale sur la survie de l’art. Un trajet Piémont-Côte d’Azur en forme de déclaration d’amour, qui nous rappelle, pour paraphraser le réalisateur, qu’à la fin de la journée : « Nous avons besoin des salles de cinéma, nous avons besoin du cinéma ».
