Hier, le 2 juin 1946, l’Italie célébrait les 80 ans de sa République. Mais dans les vallées maralpines, cette date réveille les spectres d’un passé que le récit national français a savamment lissé. À quelques mois de leur rattachement à la France, Tende et La Brigue votaient massivement lors de ce référendum historique, défiant les pressions inouïes des comités pro-français. Entre chantage au rationnement, ferveur inattendue pour la Maison de Savoie et amnésie d’État, enquête sur une annexion qui ne dit pas son nom.
Hier, l’Italie soufflait les quatre-vingts bougies de sa République. Le 2 juin 1946, l’Italie, exsangue, fumante des cendres du fascisme et amputée de ses fils encore prisonniers, se choisissait un destin. Comme le rappellent les archives historiques du Sénat de la République (CESUS), encadrées par les décrets de 1944 et 1946, près de 25 millions d’Italiens (89,08 % de participation) sont appelés aux urnes. Fait historique majeur : les femmes, qui avaient déjà fait leurs armes aux municipales de 1945, votent pour la première fois à un scrutin national pour départager la République et la Monarchie.
À Rome, la transition est suspendue au souffle des urnes. Le juriste Piero Calamandrei résumera ce vertige démocratique par une formule restée célèbre : « Jamais dans l’histoire il n’est arrivé, ni n’arrivera plus, qu’une république soit proclamée par le libre choix du peuple alors que le Roi [Humbert II de Savoie, ndlr] était encore sur le trône. » Une bascule pacifique si fondatrice qu’en 1952, le sénateur Macrelli fera apposer une plaque commémorative dans l’hémicycle du Sénat pour graver dans le marbre ce « libre choix ».
Pourtant, comme l’analyse le média transalpin Il Post dans sa cartographie détaillée de l’époque, le scrutin s’est joué dans un climat de quasi-guerre civile. Si la République l’emporte finalement avec 12,7 millions de voix (54,27 %) contre 10,7 millions pour la dynastie des Savoie (45,73 %), le pays est coupé en deux. Les résultats, retardés jusqu’au 10 puis 18 juin par la Cour de Cassation à cause de contestations acharnées des monarchistes liées aux 1,5 million de bulletins nuls ou blancs, révèlent des fractures intimes. Des fractures qui, sur notre arc transfrontalier, résonnent d’un écho troublant. Car il est des territoires exclus du vote — Trieste, Pola, Fiume ou Bolzano sous administration alliée —, et d’autres, comme la haute vallée de la Roya, qui ont voté avec l’énergie du désespoir à la veille de basculer dans un autre pays.
Le Piémont coupé en deux : l’usine rouge contre la couronne des Savoie
Pour saisir l’anomalie de la Roya, il faut plonger dans la sociologie piémontaise de ce printemps 1946. Dans un article très fouillé publié hier à l’occasion des 80 ans du scrutin, Gabriele Farina, journaliste au Quotidiano Piemontese, rappelle que le Piémont n’est autre que la terre d’origine de la Maison de Savoie. Il décortique les dynamiques d’une région « suspendue entre la fidélité à son histoire monarchique et la volonté de construire un futur républicain ».
Les chiffres de l’Institut pour l’Histoire de la Résistance d’Alessandria (ISRAL) dressent le portrait d’un Piémont bipolaire. D’un côté, la province de Turin, meurtrie par les bombes mais rouge de ses luttes ouvrières et partisanes, plébiscite la République à 61,41 % (252.001 voix). De l’autre, la vaste province de Cuneo, limitrophe de nos vallées, et profondément ancrée dans sa tradition rurale et catholique, offre à la Couronne une de ses rares forteresses septentrionales avec 56,15 % des suffrages (188.876 voix pour le roi Humbert II de Savoie contre 147.481 pour la République). Comme le souligne Il Post, Cuneo fait figure d’exception nationale : elle est l’une des quatre seules provinces du Nord (avec Asti, Bergame et Padoue) à rester fidèle au Roi.
Même complexité sur la bande littorale ligure voisine. Selon les données officielles d’époque consultables sur le portail Eligendo du Ministère de l’Intérieur italien, Sanremo vote à contre-courant pour la Monarchie (50,97 %), tandis que Vintimille (59,39 %) ou le petit village d’Airole (70,22 %) choisissent massivement la République. C’est précisément au carrefour de ce terreau conservateur montagnard pro-Savoie et de ces frissons républicains que s’inscrit l’incroyable vote de Tende et de La Brigue.
La Roya sous pression : chantage au pain et fausses urnes
En juin 1946, Tende et La Brigue sont encore italiennes en droit, mais vivent sous une cloche de verre diplomatique et militaire. L’essayiste et historien Gianluigi Ugo, dans son ouvrage de référence Il confine italo-francese (Storia di una frontiera), livre les coulisses édifiantes de ce que la mémoire officielle hexagonale qualifiera plus tard de « rattachement naturel » à la France.
Dès le 26 avril 1945, à peine les Allemands partis, le 29e Régiment de Tirailleurs Algériens fait son entrée à Tende. Le colonel français Widerspach exige immédiatement le désarmement des partisans italiens et le retrait des drapeaux tricolores. Dans l’ombre, un « Comité de Rattachement », dirigé par Charles Fenoglio et soutenu par de Gaulle, organise l’annexion rampante de ces territoires appartenant à l’ancien comté de Nice, mais piémontais depuis 1860.
Le 29 avril 1945, dans des villages vidés de la moitié de leurs habitants par les évacuations allemandes, le Comité organise un plébiscite expéditif en faveur de la France. L’ironie est glaçante : les bulletins ne prévoient aucune case pour voter « non ». Ceux qui refusent de glisser ce bulletin ou ne le remplissent pas hériteront de la mention « Non-votant » sur leurs papiers, avec pour conséquence immédiate… la réduction drastique de leurs rations alimentaires distribuées par les autorités françaises. C’était la France ou la faim. L’historien Gianluigi Ugo rapporte une escalade rapide : le 1er mai, la langue italienne est interdite et les écoles fermées ; le 8 mai, le curé de La Brigue et le directeur de la centrale hydroélectrique de Saint Dalmas sont arrêtés pour récalcitrance et incitation à rester fidèles à l’Italie.
Le paradoxe brigasque : plébisciter les Savoie face à de Gaulle
C’est dans cette atmosphère de coercition absolue que survient le véritable référendum italien du 2 juin 1946. Malgré les intimidations, l’affluence (Eligendo) témoigne d’une ferveur politique inouïe, prouvant l’intérêt viscéral des valléens pour la chose publique italienne : 83,84 % de participation à Limone Piemonte, 86,20 % à Tende et 82,24 % à La Brigue. Des foules se pressent aux urnes, ruinant le mythe d’une population qui aurait déjà fait sécession mentalement.

Les résultats sont un camouflet fascinant pour les stratèges parisiens. Tende, où l’immigration ouvrière liée aux barrages a laissé des traces, choisit la République d’une courte tête (52,15 %, soit 799 voix contre 733 pour le Roi). Limone vote aussi République à 52,46 %. Mais La Brigue, village pourtant considéré par Paris comme la roccaforte du « Comité de Rattachement » francophile, crée la stupéfaction : ses habitants votent à 56,22 % pour le maintien de la Monarchie italienne (601 voix pour la Monarchie contre 468 pour la République).
Comment un village censé supplier à genoux son annexion à la France républicaine du Général de Gaulle peut-il voter massivement pour la Maison de Savoie lors d’un scrutin secret ? Ce vote quasi « schizophrène » prouve à quel point l’annexion, actée plus tard par le Traité de Paris de 1947, relève moins du plébiscite romantique d’un retour à la « Mère Patrie » que de la pure realpolitik victorieuse, imposée à une population profondément enracinée dans son histoire sabaude.
L’anachronisme du 11 novembre et l’urgence d’une mémoire commune
Aujourd’hui, cet effacement organisé du passé italien accouche de cérémonies en trompe-l’œil. Comme l’écrivait en novembre 2024 Nizza Marittima, le média prédécesseur de zAlp, les commémorations patriotiques dans ces vallées frôlent parfois l’absurde historique.
Chaque année, à Tende, La Brigue, ou dans les hameaux de Piène et Libre (rattachés à Breil-sur-Roya mais historiquement dépendants d’Olivetta San Michele), des élus de la République française dûment écharpés viennent déposer des gerbes tricolores sur des monuments aux morts… italiens. Rappelons pourtant que la Grande Guerre s’est achevée pour l’Italie le 4 novembre 1918 (armistice de Villa Giusti) et que ces jeunes hommes du pays sont tombés sous l’uniforme italien, écrasés par l’artillerie austro-hongroise.
Comme l’interrogeait notre ancêtre éditorial, « lorsqu’une gerbe de fleurs aux couleurs françaises est déposée devant un monument érigé à la mémoire de soldats italiens […], un symbole peut apparaître, brouillant le souvenir de leurs sacrifices […] alors qu’ils sont morts en tant que citoyens italiens ». Ce vernis mémoriel plaque une identité française sur des pierres séculaires, arborant une francité dont « les racines sont pourtant de jeunes pousses ».
Il ne s’agit pas ici de raviver un quelconque irrédentisme ou de nourrir l’illusion d’un redessin des frontières. L’Histoire a tranché en 1947. Mais l’examen rigoureux de ces journées de juin 1946 doit nous pousser à repenser notre rapport à l’assimilation. L’intégration de la Roya s’est faite par l’écrasement progressif d’une identité ligure et piémontaise qui palpitait encore ardemment au fond des urnes.
Il serait grand temps de délaisser le folklore jacobin pour adopter un véritable contexte européen. Reconnaître les failles démocratiques du « rattachement », imaginer des commémorations inclusives célébrant ensemble le 4 et le 11 novembre, pavoiser les couleurs de ces soldats tombés pour l’Italie autour de monuments qui n’auraient pas dû être francisés… C’est admettre que la frontière n’est pas un trait de plume qui annule le passé, mais une richesse partagée. Un geste de réconciliation nécessaire pour ces villages qui, avant de se draper de bleu-blanc-rouge, ont eu le courage de glisser un dernier bulletin pour Humbert II de Savoie dans l’urne d’un pays qu’ils n’allaient plus revoir.
