Parmi les 1 500 chefs de familles à opter pour la nationalité sarde… (il y avait)… une grande partie de l’aristocratie et de l’armée, mais aussi des fonctionnaires, des commerçants et des artisans, un pharmacien homéopathe, un chocolatier. La tranche d’âge prédominante était entre 21 et 30 ans.Claudio Raffaelli, I nizzardi e savoiardi che scelsero il Regno di Sardegna nel 1860.
Un choix déchirant : rester ou partir
Face au couperet de l’histoire, il y a ceux qui s’accrochent à leurs racines, l’âme rivée à leur terre natale. L’immobilité comme dernier rempart, par amour des origines. Et puis il y a les autres, ceux qui, au nom des mêmes valeurs chevillées au corps, préfèrent l’échappée belle, l’aventure du départ, pour sauver l’essentiel : leurs idéaux, leur avenir, leur espoir. En 1860, Nice bascule dans le giron français. L’annexion, mot froid pour une déchirure. Près de 11 000 âmes, 1 500 foyers jetés sur les routes de l’exil, préférant l’inconnu à l’ordre nouveau. Réaction humaine, universelle, face à la brutalité du changement. D’un côté, l’optimisme forcené de ceux qui veulent croire au lendemain. De l’autre, l’inquiétude viscérale de ceux qui voient leurs repères s’effondrer. On imagine sans peine les Niçois de l’époque, le cœur serré, murmurant entre leurs dents : « Pourvu que Napoléon III ne soit pas pire que les Savoie ! ». Drôle d’équation, quand on y pense.
Un passé qui se répète
Mais l’histoire bégaie. Soixante-huit ans plus tôt, en 1792, Nice avait déjà subi l’invasion des troupes françaises, sous le vernis trompeur de la Révolution. Des atrocités, la violence nue, avaient alors soulevé la révolte. Des mouvements de résistance, viscéralement attachés à la dynastie sabaudienne (savoyarde) et assoiffés d’autodétermination, s’étaient dressés, brandissant l’étendard de la foi catholique face à l’oppresseur. Pourtant, au milieu de ce chaos, l’esprit de liberté niçois avait tenu bon. La chute de l’Empire napoléonien avait permis à Nice de renouer avec son passé savoyard, de récupérer les territoires ligures autrefois génois, et de s’affirmer, en 1859, comme chef-lieu d’une province englobant Vintimille, Sanremo et Porto Maurizio (l’actuelle Imperia). Un bref répit avant le prochain bouleversement.
Les conséquences de l’annexion
Un registre fut établi afin de consigner les noms des niçois ayant opté pour un départ permanent à la suite de l’annexion, conservant ainsi leur citoyenneté sabaudienne (sarde), laquelle fut transformée en citoyenneté italienne moins d’une année plus tard. Néanmoins, un nom d’importance majeure y fait défaut : celui de Giuseppe Garibaldi, figure emblématique de l’italianité, qui, selon les sources formelles, ne figure pas parmi les requérants. Le cas des femmes est particulièrement édifiant. Elles avaient bravé les conventions en demandant, de leur propre initiative, à rester citoyennes savoyardes.
La commune avait même approuvé leur démarche. Mais le Ministère de l’Intérieur, inflexible, opposa une fin de non-recevoir. La raison ? Un droit familial archaïque qui confinait les femmes à un statut de mineures perpétuelles. Une injustice criante ! Et le même arbitraire frappa de jeunes soldats, tout juste rentrés des combats du Risorgimento. Héroïques sur le champ de bataille, ils se virent refuser le droit de choisir leur nationalité, au prétexte qu’ils n’avaient pas encore l’âge requis. Deux poids, deux mesures. L’indignation est à son comble.
Selon l’article publié par la mairie de Turin en octobre 2011 ‘Quelli che non vollero diventare francesi – I nizzardi e savoiardi che scelsero il Regno di Sardegna nel 1860’, cette observation avait été formulée par le professeur Gian Savino Pene Vidari lors de la présentation, au Palazzo Civico de Turin, de l’ouvrage intitulé «Per Torino da Nizza e Savoia», publié par le Centro Studi Piemontesi en collaboration avec la Ville de Turin, dans le cadre des commémorations du 150e anniversaire de l’Unité italienne.
L’ouvrage, dont Fulvio Peirone est l’auteur et Gian Savino Pene Vidari et Rosanna Roccia les directeurs de publication, se concentrait sur une recherche menée à partir des documents conservés aux Archives historiques municipales, et porte sur les chefs de famille savoyards et niçois qui, en 1860, se sont prévalus de la possibilité qui leur était offerte de ne pas acquérir la nationalité française au moment de l’annexion de leurs provinces au territoire français.
Le plébiscite de 1860
Au moment de l’annexion, la population niçoise était confuse, comme je citais peu avant, car, comme il est reporté par le journaliste Charles-Ferdinand Lapierre en visite à Nice en 1860: « Je demandais à un marchand de Nice : « Eh bien ! vous allez devenir Français… » – Et il me répondait, avec l’insouciance la plus naturelle, et dans cet idiome provençal qui est l’italien de pays [sic], « que c’était possible. ».
Selon les sources les plus accrédités, comme en témoigne Claudio Raffaelli, une grande partie de l’aristocratie et de l’armée, mais aussi des fonctionnaires, des commerçants et des artisans, inscrits dans une tranche d’âge entre 21 et 30 ans, décidèrent de partir vers la nouvelle Italie. Oui, car dans la logique, il était plus difficile pour les anciens ou pour les plus pauvres de partir.
À ce stade, il devient crucial de se pencher sur les modalités d’accès et de vote au plébiscite des 15 et 16 avril 1860. L’histoire officielle nous serine que 99,27 % de la population, soit 25 743 niçois sur 25 933 votants, auraient glissé un bulletin « Oui » dans l’urne. 99,27 % ! Ça fait beaucoup, vraiment beaucoup. De quoi sérieusement s’interroger sur la spontanéité de ce plébiscite et la liberté de choix laissée aux niçois.
Nous sommes français et nous restons niçois.Le maire Christian Estrosi lors de la cérémonie des 160 ans de l’annexion de Nice à la France
Stop ! Avant de brandir l’étendard de la victime niçoise, remettons les pendules à l’heure. L’annexion de Nice et de la Savoie, loin d’être un acte isolé, s’inscrit dans une vaste opération géopolitique menée par Cavour, le cerveau du Royaume de Sardaigne. Son objectif ? Utiliser la France comme bras armé pour chasser les Autrichiens et asseoir la domination piémontaise sur une Italie en devenir.
Et les plébiscites? Des formalités, des opérations de communication rondement menées, avec des résultats dignes des meilleures heures des régimes totalitaires. Que ce soit à Nice ou ailleurs en Italie, l’unanimité était de mise. On nous parle d’un élan national unitaire ? Les doutes sont permis ! C’était avant tout une affaire piémontaise, une soif de pouvoir et d’expansion territoriale savamment dissimulée derrière un discours patriotique. Les « vrais » patriotes italiens ? Plutôt des stratèges piémontais habiles à manipuler l’opinion et à tirer les ficelles du pouvoir.
L’exil et la résistance
Le récit prend une tournure amère. Après l’annexion de Nice à la France en 1860, un flot de niçois choisit l’exil, direction la « nouvelle Italie ». Charrettes chargées de souvenirs, valises serrées, ils franchissent les cols alpins – Tende, Vintimille – ou prennent la route pour Turin, Gênes et d’autres villes de la péninsule. Une migration douloureuse. Mais qu’est-ce qui les pousse à l’arrachement ? « Que Nice soit française ? Autant dire que je suis tartare ! » tonnait Giuseppe Garibaldi, dont le cœur, assurément, ne battait pas pour les Savoie.
Garibaldi lui-même, depuis son exil à Caprera, fonde en 1863 l’Association de la Mutuelle des Émigrants Niçois à Turin. Une phrase résonne, comme un cri : « Les Niçois, exilés dans la patrie, sont une vivante protestation contre la violation du droit italien », selon les mots de Giulio Vignoli dans sa Storia di Nizza e del Nizzardo.
Ceux qui restèrent subirent une francisation à marche forcée. L’irritation gronda, jusqu’à l’explosion des Vêpres Niçoises en février 1871, dans le chaos de la chute de Napoléon III. Un soulèvement populaire en faveur du rattachement à l’Italie, violemment réprimé par l’envoi de près de dix mille policiers et soldats dépêchés de Paris. Les urnes sont convoquées pour les législatives, et le vote niçois claque comme un défi : trois députés filo-italiens sont élus – Garibaldi en tête (20 314 voix), suivi des avocats Costantino Bergondi (14 271 voix) et Luigi Piccon (13 285 voix). Un vote d’espoir, celui d’un retour à l’Italie sous la bannière des Savoie, mais un espoir étouffé par la force, venue écraser ce sursaut d’italianité.
Après les événements des « Vêpres niçoises » de 1871, l’exode des partisans italiens de Nice s’intensifia avec l’expulsion des irrédentistes les plus fervents, ceux qui avaient soutenu le Risorgimento. Parmi eux, Luciano Mereu fut le plus connu, expulsé aux côtés d’autres figures garibaldiennes niçoises. En signe de protestation face à ce qui s’était déroulé lors de ces deuxièmes vêpres niçoises, Garibaldi lui-même, bien qu’élu par les niçois, refusa catégoriquement son mandat en 1873 et ne revint jamais dans sa ville natale, se considérant comme un exilé.
La francisation forcée : changer les niçois
L’exode, en réalité, fut encouragé par les autorités françaises dès 1861. Une politique de francisation implacable s’abat sur la société, la culture, la langue. Le français progresse, l’italien recule, jusqu’à l’interdiction pure et simple des journaux italiens : La Voce di Nizza, Il Diritto di Nizza, Il Pensiero di Nizza… Des figures de proue choisissent l’exil, comme Henri Sappia (Enrico Sappia), fondateur de Nice Historique, qui avait suivi Garibaldi dans ses campagnes lombardes contre les Autrichiens, ou bien encore Giuseppe Bres, Giuseppe André, et d’autres.
En bref, l’annexion de 1860 fut une blessure pour Nice, un arrachement identitaire où des milliers de niçois choisirent l’exil plutôt que de renier leurs racines. Ce plébiscite douteusement écrasant, cette francisation forcée, tout cela résonne comme un cri étouffé. Mais Nice, terre de résistance, n’a jamais complètement oublié son passé.
Paradoxalement, alors que certains Niçois quittaient leur terre pour rester fidèles à leur identité, Nice a aussi vu arriver des Italiens en quête d’opportunités, tissant des liens nouveaux avec cette ville dont l’histoire était déjà si intimement liée à la péninsule. Aujourd’hui, Nice porte fièrement les cicatrices de son histoire, elle les transcende. Elle est devenue cette ville vibrante, un carrefour des peuples, melting-pot méditerranéen où les accents se mélangent, où les cultures se croisent, où l’héritage italien se marie à l’âme française. Nice n’est plus seulement une ville, c’est un symbole de résilience et d’ouverture, une invitation à embrasser la richesse de nos différences.
