À deux pas du centre, l’ascension commence par la crêuza. Ce n’est pas qu’un simple escalier : c’est l’archétype du chemin ligure, une colonne vertébrale de briques rouges enserrée par des bordures de pierres rondes. Un dispositif à l’ancienne, conçu pour le pas de l’homme et de la bête, qui vous hisse jusqu’au Palazzo Garnier.
C’est cette colonne vertébrale minérale qui vous hisse jusqu’au Palazzo Garnier. À Bordighera, la mairie n’est pas une banale bâtisse administrative ; elle est l’œuvre directe de Charles Garnier. L’architecte de l’Opéra de Paris a troqué les dorures parisiennes pour les lignes ligures, signant ici un palais qui sert de prélude à la Città Vecchia. Cette vieille ville, sentinelle perchée sur le cap Ampelio, est littéralement cernée par une pinède majestueuse qui semble vouloir plonger dans la mer.
Pourtant, au pied de ce mastodonte de prestige, le faste trouve un prolongement rafraîchissant. Le regard s’arrête sur une respiration dans l’ordonnance municipale : au centre d’une fontaine édifiée en 1700, dont l’eau ruisselle aujourd’hui avec constance, trône la silhouette solitaire de Magiargè. Dans son bassin octogonal parfaitement préservé, cette figure de marbre blanc émerge d’un socle de roche brute, où une mousse discrète souligne l’ancienneté du lieu sans en altérer la clarté. Elle lève le bras droit, serrant entre ses doigts un serpent : une image de dignité intacte qui s’offre, sous le soleil ligure, au regard des passants et des fonctionnaires en pause.
Statue de la Liberté ou déesse de l’antiquité?
C’est Gianluca Gazzano, à travers un résumé issu du livre Bordighera e Dintorni, de Dino Taggiasco, qui raconte son histoire.
Avant d’être un mythe romantique, la statue qui trône aujourd’hui près de la mairie est une affaire de cadastre et d’orgueil politique. En 1686, la bourgade arrache son indépendance et fonde la « Communauté des Huit Lieux ». Un siècle plus tard, l’événement mérite bien un monument. On commande à un sculpteur anonyme une allégorie de pierre : une femme tenant un serpent, les pieds posés sur quatre dauphins, trônant au-dessus d’une vasque.
Pour les officiels, l’affaire est entendue : c’est soit la figure de la Liberté, soit Igea (Hygieia), la déesse antique de la santé, postée là pour célébrer l’eau du tout premier aqueduc de la ville. Mais l’histoire de l’art tient parfois à peu de choses. Un jour, un vulgaire coup de ballon expédié par un gamin du coin décapite la déesse. La tête roule dans l’eau et se volatilise. On finira par la retrouver des années plus tard à Vintimille, en miettes. C’est un certain Biamonti di San Biagio qui sera chargé du service après-vente, sculptant à la hâte un nouveau visage aux traits grecs et rafistolant une main pour rendre à la dame sa dignité.
De Ziadatalé à Magiargè: une glissade phonétique
Sauf que le peuple se contrefiche d’Hygieia et des symboles politiques. Il a déjà rebaptisé la statue. Et c’est là que l’étymologie vire à la foire d’empoigne.
Pour les érudits et les grenouilles de bénitier de l’époque, le nom populaire de la statue vient de Smargiassa (l’« éhontée » en patois local). La faute à cette jambe de marbre, effrontément dénudée, qui aurait scandalisé les paroissiens à la sortie de la messe.
Mais la rue raconte une tout autre histoire, bien plus vertigineuse. Selon la légende farouchement gardée par les Bordigotti, la statue représenterait une figure bien réelle : une Andalouse du XVe siècle nommée Ziadatalé. Jeté dans la bouche des Ligures, frotté à l’accent rocailleux du Ponant au fil des siècles, ce prénom arabo-andalou aurait subi une formidable glissade phonétique pour finalement s’échouer sur un nom hybride : Magiargè. Le marbre du Settecento n’est plus une déesse romaine ; il devient la stèle de l’esclave grenadine.
L’armistice de l’amour et le jasmin noir
Pour comprendre comment une Andalouse a fini pétrifiée sur la Riviera, il faut remonter à la fin du Quattrocento. La Méditerranée est alors un coupe-gorge. Une nuit, trois navires de corsaires sarrasins, commandés par un certain Boabil, fondent sur Bordighera. Dans les cales de son navire, le jeune pirate cache son butin le plus précieux et sa plus grande malédiction : Ziadatalé, arrachée aux derniers nobles Abencérages lors de la chute de Grenade.
Alors que le tocsin hurle et que l’assaut commence, l’Andalouse agonise, dévorée par la fièvre. Face à la mort de sa captive, Boabil craque. Le pirate fait taire les canons et hisse le drapeau blanc. Le podestat de la ville, Ampelio, accourt avec des remèdes, mais l’armistice médical échoue : la jeune femme expire sur le rivage. L’histoire raconte que le corsaire sanguinaire découvrit la pitié en même temps que les larmes. Sur la falaise du Cap Ampelio, il creusa une tombe, y planta un mystérieux « jasmin noir » abreuvé par ses pleurs, et repartit vers l’Orient pour ne jamais revenir.
Le sortilège de la vasque
La piraterie cessa, mais le feuilleton continua. Une nuit d’orage, des proches de Ziadatalé seraient venus par la mer piller la tombe pour rapatrier le corps et le jasmin noir en Andalousie, laissant derrière eux une terre stérile où seules les ronces daignaient pousser. L’affront fut lavé des années plus tard par l’arrivée d’une femme voilée qui, descendue d’un navire, offrit à Bordighera un rameau de jasmin vert émeraude. Une bouture qui parfume aujourd’hui tous les jardins de la ville, sauf ce mètre carré de terre maudite sur le Cap, qui refuse toujours la vie.
Aujourd’hui, de la tombe et des pirates, il ne reste rien. La statue de Magiargè — fruit du télescopage entre un marbre abîmé et un prénom déformé — trône sous les fenêtres de la mairie. Mais l’eau de son bassin n’a rien perdu de sa charge politique et mystique. Les locaux continuent de jurer que dans ce marbre rafistolé cohabitent deux fantômes : la mélancolie d’une exilée andalouse et le repentir d’un pirate. Et le vieux proverbe ligure agit toujours comme une mise en garde pour les touristes de passage : « Chi beve l’aiga de Magiargè, nu va ciü via d’in tu paise da Burdeghia. » Celui qui boit l’eau de Magiargè ne quitte plus jamais Bordighera. L’esclave de Grenade est devenue la meilleure géôlière de la Riviera.
