Tandis que la Côte d’Azur française affiche des résultats historiques avec plus de 12 millions de touristes en 2025, la province italienne d’Imperia compose une partition plus contrastée. Les chiffres officiels, publiés à quelques semaines d’intervalle de part et d’autre de la frontière, dessinent les contours d’un territoire touristique à plusieurs vitesses, où la performance globale masque des réalités locales parfois divergentes.
L’exercice comparatif est rare, tant les outils de mesure diffèrent d’un pays à l’autre. Pourtant, les données publiées en ce début d’année 2026 par l’Observatoire du Tourisme de la Côte d’Azur et par l’observatoire régional de la Ligurie permettent, pour la première fois, de poser un regard croisé sur cette zone géographique que seul un poste-frontière sépare. D’un côté, des Alpes-Maritimes en état de grâce touristique. De l’autre, une Riviera dei Fiori qui tient bon, mais qui cherche encore son second souffle.
La Côte d’Azur française pulvérise ses records
Selon le bilan publié le 12 janvier 2026 par Côte d’Azur France Tourisme, l’année 2025 restera dans les annales. La destination (Alpes-Maritimes et Monaco) a franchi le cap des 12 millions de touristes, loisirs et affaires confondus. Un chiffre qui impressionne d’autant plus que plus de 50 % des visiteurs sont étrangers, un niveau supérieur à celui d’avant la crise sanitaire.
L’aéroport Nice Côte d’Azur, principale porte d’entrée du territoire, a accueilli 15,23 millions de passagers commerciaux, en hausse de 3,2 % par rapport à 2024. Le trafic international, lui, bondit de 4,7 %, confirmant l’attractivité mondiale de la « French Riviera ». Les hôtels affichent une santé éclatante avec près de 13 millions de nuitées – du jamais vu depuis dix ans – et un taux d’occupation annuel qui frôle les 66 %. Le RevPar (revenu par chambre disponible) progresse de 7 %.
Les marchés lointains tirent particulièrement la croissance : la Turquie explose à +50 %, suivi du Japon (+35 %), de la Chine (+30 %) et du Proche et Moyen-Orient (+21 %). Les États-Unis deviennent, pour la première fois, le premier marché étranger de la destination, représentant plus de 15 % des nuitées internationales. « Les chiffres que nous dévoilons aujourd’hui sont plus que statistiques, se félicite le président de Côte d’Azur France Tourisme dans le rapport officiel. Ils sont la traduction concrète d’une ambition collective : faire de la Côte d’Azur un laboratoire du tourisme de demain. »
Imperia résiste, mais ses locomotives ralentissent
De l’autre côté de la frontière, le tableau livré le 11 février 2026 par Riviera24, à partir des données de l’observatoire régional de la Ligurie, raconte une histoire plus nuancée. La province d’Imperia enregistre 4.020.373 présences (nuitées) en 2025, soit une très légère hausse de 0,86 % par rapport à 2024. Les arrivées, elles, fléchissent très légèrement (-0,25 %). Signe que le territoire retient ses visiteurs un peu plus longtemps, mais peine à en attirer de nouveaux.
Le véritable signal d’alarme provient des grandes places traditionnelles. Les six villes considérées comme « pôles principaux » par la Région (Sanremo, Imperia, Diano Marina, Bordighera, Ventimiglia et San Bartolomeo al Mare) totalisent 2.591.594 présences, en recul de 145.658 par rapport à 2024, soit une chute de 5,32 %.
« Les grandes destinations restent centrales par leur volume, mais elles ne sont plus l’unique thermomètre du mouvement général », analyse sobrement Riviera24.
Diano Marina enregistre ainsi la correction la plus sévère : 834.431 présences contre 918.994 en 2024 (-9,20 %). Sanremo, la « capitale » de la Riviera dei Fiori, accuse également une baisse sensible : 835.968 nuitées contre 864.807 (-3,33 %), sauvée in extremis par un mois de décembre à +20 % grâce au Festival. Ventimiglia, ville-frontière stratégique, s’effondre littéralement avec une chute de -19,75 % (170.845 présences contre 212.901), repassant sous la barre psychologique des 200.000 nuitées annuelles.
Le rééquilibrage inattendu du territoire
Cette photographie chiffrée révèle un phénomène intéressant : pendant que les « grosses cylindrées » du tourisme imperiese toussent, des communes plus petites tirent leur épingle du jeu. San Bartolomeo al Mare bondit de +3,56 % (343.590 présences). Ospedaletti, traité comme « commune échantillon » par le nouveau système de relevé régional, s’envole à +11,51 %. Même Imperia, la ville chef-lieu, s’en sort par un quasi-pareggio : 228.094 présences, soit +0,04 %.
Cette redistribution des flux suggère une modification des comportements : les visiteurs rechercheraient davantage de calme, d’authenticité, ou tout simplement des prix plus accessibles. C’est l’hypothèse que formule l’article de Riviera24 : « Une partie importante du tourisme se déplace, se fragmente ou se redistribue ailleurs sur le reste du territoire et dans ses différentes formes d’hébergement. »
Une clientèle, deux approches
L’écart le plus saisissant entre les deux territoires concerne peut-être la structure même de la demande. Côté français, l’international est roi. La clientèle étrangère représente désormais plus de la moitié des flux et continue de progresser, portée par des marchés lointains à fort pouvoir d’achat. La dépense moyenne des visiteurs arrivant par avion dépasse les 110 euros par jour.
Côté italien, l’analyse des clientèles reste plus floue. Les données publiées ne distinguent pas nationalité et dépenses. Mais la forte saisonnalité, encore marquée, et la vulnérabilité de certaines villes comme Diano Marina aux aléas météorologiques suggèrent une dépendance plus forte au marché domestique et au « balnéaire » traditionnel. Octobre, pourtant, devient un mois record en termes de croissance des présences en Ligurie, confirmant l’aspiration à une « saison des 4 saisons » déjà affirmée par la Côte d’Azur française.
L’heure des choix stratégiques
Ces deux bilans, publiés à un mois d’intervalle, interpellent les professionnels du tourisme transfrontalier. Comment expliquer qu’à quelques kilomètres de distance, les courbes divergent à ce point ? La qualité de l’offre aéroportuaire ? La force de la marque « Côte d’Azur » portée par des investissements marketing massifs ? Une stratégie plus affirmée de montée en gamme et de conquête des marchés lointains ?
La présidente déléguée de Côte d’Azur France Tourisme, Alexandra Borchio Fontimp, fixe le cap pour 2026 : « Notre ambition est claire : faire de la Côte d’Azur une destination toujours plus durable, innovante et attractive toute l’année. » Un positionnement haut de gamme et « 4 saisons » qui semble porter ses fruits.
Reste à savoir si la Riviera dei Fiori, forte de ses atouts – douceur de vivre, authenticité, patrimoine – parviendra à trouver la formule pour inverser la tendance dans ses grandes villes sans perdre ce qui fait son charme. Car si les flux se déplacent des centres historiques vers les communes échantillons, c’est peut-être aussi le signe que les visiteurs, eux, ont déjà commencé à réinventer leur manière de voyager.
