Élections municipales sur la Côte d’Azur: l’alliance des droites et la percée du RN à l’épreuve des enjeux transfrontaliers

© zAlp
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À l’approche des élections municipales, le président du Rassemblement national arpente une Côte d’Azur obsédée par sa frontière. Sur ce territoire historiquement ancré à droite, le parti à la flamme n’a plus qu’à se baisser pour récolter les fruits d’une RNisation des esprits, aidé par un Éric Ciotti toujours plus à droite.

La Côte d’Azur a le bleu à l’âme, et ce bleu vire inexorablement au marine. En ce début de mois de mars 2026, la visite de Jordan Bardella dans les Alpes-Maritimes ressemble moins à une campagne électorale qu’à une tournée d’inspection d’une province déjà conquise. Comme le relatait France 3 Côte d’Azur dans un article paru en février 2026, détaillant son « déplacement marathon » pour soutenir les candidats RN, le patron du parti d’extrême droite est ici chez lui. Déjà aux commandes de Perpignan ou de Fréjus, et lorgnant goulûment sur Toulon et Menton, le parti concentre ses efforts sur un Sud devenu son laboratoire politique à ciel ouvert. Et pour cause : la droite locale lui a consciencieusement préparé le terrain, transformant le département en un immense tremplin de la surenchère sécuritaire.

Le syndrome de l’amnésie sélective

Il fut un temps, pas si lointain, où la ligne rouge existait encore, tracée à la craie sur le macadam niçois. Le cas d’Éric Ciotti, le baron local, relève à ce titre de la psychiatrie politique. « Jamais, jamais, jamais, d’alliance avec le Front national, en quelle langue faut-il le dire ? » s’agaçait théâtralement le député des Alpes-Maritimes au micro de Public Sénat, le 13 mars 2018. Huit ans plus tard, l’indignation a fondu comme neige au soleil sur la Promenade des Anglais.

Aujourd’hui, l’alliance est nouée, assumée, digérée. Éric Ciotti, engagé dans une bataille municipale particulièrement tendue à Nice, justifie désormais cette reddition totale de l’héritage gaulliste en affirmant que ces scrutins locaux participent d’un grand « redressement de la France ». Dans ce bastion historique de la droite, on ne combat plus le RN : on lui sous-traite ses névroses.

Et la gauche dans tout ça ? Marginalisée, fragmentée, elle est réduite à l’état de trace archéologique dans la plupart des conseils municipaux du littoral. Étouffée par un discours hégémonique qui tourne en boucle sur l’insécurité et l’immigration, elle peine à faire entendre une voix dissonante sur un territoire qui a pourtant cruellement besoin de justice sociale.

Menton, un laboratoire de «l’Union des droites»

La situation politique à Menton cristallise cette recomposition. Dans cette commune de 31 000 habitants frontalière de l’Italie, un grand meeting s’est tenu le 6 mars 2026 au Palais de l’Europe. Ce rassemblement a affiché une unité transfrontalière et régionale inédite, réunissant autour de Jordan Bardella des figures comme Éric Ciotti, le maire de Vintimille Flavio Di Muro, mais aussi Thomas Brezzo, président du Conseil national de Monaco.

Devant ses militants, Bardella a martelé que le département « illustre la recomposition de la vie politique française », voyant dans l’alliance RN-UDR un « tremplin pour la victoire » de 2027. Sur le plan local, la candidate Alexandra Masson mise sur un programme de « tolérance zéro ». Elle s’appuie notamment sur Richard Miquelis, ancien commissaire de police pressenti comme adjoint à la sécurité, pour porter un projet incluant l’armement renforcé de la police municipale. Dans son discours, Jordan Bardella a d’ailleurs lié l’insécurité mentonnaise à la proximité de Nice, affirmant que « la drogue commence à affluer, notamment en provenance du quartier des Moulins ».

Face à ce bloc, la droite modérée aborde l’échéance électorale en ordre dispersé, fragilisée par le contexte judiciaire : le maire LR sortant, Yves Juhel, a été condamné le 6 mars à trois ans de prison pour détournement de fonds. Louis Sarkozy, qui fait ses premiers pas sous l’étiquette LR-Renaissance-Horizons, doit composer avec les listes dissidentes de Sandra Paire et Florent Champion. Un récent sondage Elabe paru fin février 2026 place Alexandra Masson largement en tête avec 31% des intentions de vote, loin devant Louis Sarkozy crédité de 16%.

Vintimille : gestion sécuritaire et diplomatie transfrontalière

Les enjeux de la frontière pèsent lourdement sur la campagne. Du côté italien, le journal Riviera 24 a largement documenté les mesures controversées de Flavio Di Muro (Lega), comme l’installation de bancs anti-bivouac en juillet 2024 ou de grilles bloquant certains accès piétons en juillet 2025.

L’édile a multiplié les interventions médiatisées, dont le déploiement de vigiles privés à l’entrée du cimetière à l’été 2023 pour empêcher les exilés d’accéder aux points d’eau, une information révélée à l’époque par France 3. Plus récemment, la chaîne a aussi montré une véritable mise en scène sécuritaire avec l’évacuation d’un camp à la pelleteuse.

Sur le plan statistique, le maire vante une baisse de la criminalité signalée par la préfecture d’Imperia au printemps 2025, selon Riviera 24. Pourtant, ce bilan est contredit par une violence endémique persistante rapportée par Primocanale, avec des rixes à l’arme blanche en août 2024 et février 2026. Le paradoxe est également administratif : comme le notait Riviera Time, la municipalité a dû annoncer fin janvier 2026 le déploiement en urgence de 240 nouvelles caméras de vidéosurveillance.

Cette posture se heurte aussi aux réalités économiques. La députée RN Alexandra Masson a ainsi récemment plaidé pour une coopération franco-italienne renforcée dans les colonnes de Nice-Matin face aux travaux perturbant la fluidité transfrontalière. Un pragmatisme partagé lors du symposium de novembre 2024 (Nos Alpes) où Di Muro et Juhel vantaient les bénéfices des fonds européens.

La question migratoire, au cœur des alertes associatives

Alors que Jordan Bardella qualifie Menton de « première porte d’entrée » de l’immigration clandestine, les chiffres institutionnels nuancent l’ampleur actuelle du phénomène. Selon le bilan officiel de la préfecture des Alpes-Maritimes relayé par le site Nice-Presse, les interceptions sont passées de 42 000 en 2023 à environ 15 000 en 2024, soit une baisse de 63 %.

Ce reflux, confirmé par le Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL) lors de sa visite des locaux de la PAF à Menton, s’inscrit dans un contexte national de durcissement. En 2025, la France a enregistré une hausse de 15 % des expulsions parallèlement à une baisse des régularisations, selon les données d’InfoMigrants.

Pendant ce temps, les ONG alertent sur l’indignité des conditions. Le 4 mars GISTI exigeait à nouveau la fin de l’enfermement indigne. En janvier 2024 déjà, Caritas Vintimille évoquait dans Monaco Hebdo une véritable « crise de notre humanité ».

Le particularisme azuréen face aux urnes

Le vote dans les Alpes-Maritimes s’inscrit dans un contexte historique particulier. Territoire rattaché à la France en 1860, le Comté de Nice conserve un particularisme politique marqué. Jordan Bardella n’a pas manqué de flatter cette fibre identitaire en citant le géographe Élisée Reclus pour qualifier Menton de « Perle de la France ».

À l’aube des élections municipales de 2026, la recomposition politique semble trouver dans le 06 un terrain d’expression privilégié. La question est désormais de savoir si la normalisation de l’alliance entre la droite traditionnelle et le Rassemblement national suffira à convaincre durablement un électorat azuréen dont les préoccupations oscillent entre volonté de fermeture et nécessité de coopération transfrontalière.