Eau secours: enquête sur ces « polluants éternels » qui empoisonnent les sources du 06, Monaco et l’Italie

La gestion et la qualité de l’eau dans les Alpes-Maritimes constituent un enjeu territorial majeur. Entre les vallées du Mercantour et le littoral, les autorités sanitaires et environnementales intensifient le suivi d’une famille de substances chimiques complexes : les PFAS. Analyse d’un dossier transfrontalier.

Historiquement, la surveillance de la pollution de l’eau se concentrait sur des rejets visibles ou organiques. Aujourd’hui, l’attention scientifique et réglementaire se tourne vers une pollution microscopique et persistante. Au cœur de cette évolution : les PFAS (substances per- et polyfluoroalkylées).

De quoi s’agit-il exactement ? Les PFAS regroupent plusieurs milliers de composants chimiques développés depuis les années 1950 pour leurs propriétés antiadhésives, imperméabilisantes et résistantes à la chaleur. On les retrouve dans de nombreux objets du quotidien : poêles en Teflon, textiles techniques, ou encore mousses anti-incendie. Leur particularité réside dans leurs liaisons carbone-fluor, parmi les plus solides de la chimie, ce qui les empêche de se dégrader naturellement dans l’environnement. C’est cette persistance qui leur vaut l’appellation de « polluants éternels ».

Pour bien comprendre les relevés actuels, il faut se pencher sur les unités de mesure utilisées par les laboratoires. Les scientifiques évaluent ces présences en microgrammes par litre (µg/L) ou en nanogrammes par litre (ng/L). Un nanogramme représente un milliardième de gramme. Ces quantités paraissent infimes, mais elles sont traquées avec précision car le corps humain peine à éliminer certaines de ces molécules, qui ont tendance à s’accumuler au fil du temps avec des effets documentés sur le système immunitaire et métabolique.

Grasse : le suivi des rejets industriels

Dans les Alpes-Maritimes, les données officielles permettent d’établir une cartographie de la situation. Selon les derniers registres publiés par la DREAL PACA le 3 mars 2026, des installations industrielles classées situées sur la commune de Grasse font l’objet d’un suivi spécifique.

Des prélèvements effectués en mai 2024 ont mesuré des concentrations de 0,02 µg/L (soit 20 ng/L) pour certaines substances relâchées dans le milieu naturel, telles que le DONA, le PFHxDA, et l’HFPO-DA (souvent appelé « GenX », une molécule développée pour remplacer d’anciens PFAS). La préfecture apporte toutefois une nuance méthodologique essentielle : la présence de ces PFAS à la sortie des tuyaux d’une usine ne signifie pas nécessairement que celle-ci les a produits. Ces molécules peuvent être déjà présentes dans l’eau pompée en amont par l’installation, ce qui souligne la grande mobilité de ces composants dans l’environnement.

Monaco et les vallées azuréennes : la question du TFA

Concernant l’eau potable, la situation varie selon les points de prélèvement. À Nice, les relevés de surveillance du 5 février 2025 montrent que les autorités recherchent désormais une dizaine de ces molécules de façon systématique. À cette date, les résultats affichaient des valeurs inférieures aux seuils de détection des laboratoires (< 0,001 µg/L).

Cependant, l’attention se porte sur une molécule spécifique : l’acide trifluoroacétique (TFA), issu notamment de la dégradation de gaz réfrigérants et de pesticides. L’hebdomadaire Monaco Hebdo soulignait en février 2025 que la Principauté, alimentée par les eaux de la Roya, de la Vésubie et du Var, surveillait de près ce composant. Des taux de TFA ont été mesurés à 850 ng/L à Grasse et 680 ng/L à Puget-Théniers. Ces niveaux soulèvent des interrogations croissantes au sein de la communauté scientifique quant aux normes à appliquer.

La situation transfrontalière : Piémont et Ligurie

Le suivi de ces molécules est tout aussi rigoureux du côté italien. Le rapport de l’Agence Régionale pour la Protection de l’Environnement (ARPA) du Piémont, publié en mai 2025, indique des présences mesurables sur le réseau d’eau potable. Des concentrations globales (nommées « Somme PFAS ») ont atteint 0,034 µg/L à Alessandria et 0,032 µg/L à Montecastello. Les registres locaux montrent que des communes plus rurales sont également concernées, avec 20 ng/L à Volpiano et 10 ng/L à Villar Pellice relevés entre 2022 et 2023.

En Ligurie, le portail régional Ambiente in Liguria (SIRAL) a mis à jour ses indicateurs ce samedi 7 mars 2026. Plus de 270 corps hydriques, incluant le fleuve frontalier de la Roya et le torrent Vallecrosia, font désormais l’objet d’une classification et d’un contrôle continus, démontrant que la gestion de cette problématique nécessite une coopération transfrontalière étroite.

Une problématique nationale et une réglementation en évolution

Les Alpes-Maritimes s’inscrivent dans un contexte national plus large. Une étude relayée par la Banque des Territoires en janvier 2025 a mis en évidence des taux de TFA de 760 ng/L à Marseille, 920 ng/L à Lyon, et jusqu’à 6 200 ng/L à Paris. Concernant les rejets industriels, les données de la DRIEAT d’Île-de-France (novembre 2025) ont par exemple relevé 0,69 µg/L (soit 690 ng/L) de PFOS à Bonneuil-sur-Marne.

Si ces chiffres font autant débat aujourd’hui, c’est parce que le cadre réglementaire est en pleine mutation et sujet à des interprétations diverses. La nouvelle directive européenne sur l’eau potable, dont l’application pleine est prévue pour 2026, établit une limite de 100 ng/L pour une somme de 20 PFAS spécifiques. Toutefois, cette liste exclut le TFA, qui est de loin la molécule la plus fréquemment retrouvée.

Face à cela, les approches divergent : alors que certains pays appliquent strictement la directive européenne, d’autres, comme le Danemark, ont fait le choix d’abaisser unilatéralement la limite à 2 ng/L pour les PFAS jugés les plus problématiques. Une eau considérée comme parfaitement conforme aux normes françaises actuelles pourrait ainsi dépasser les seuils de vigilance danois. C’est cet écart entre l’évolution des mesures, l’état des connaissances scientifiques et les différentes normes européennes qui rend le suivi de la qualité de l’eau particulièrement complexe et essentiel pour les années à venir.

Une cartographie interactive pour s’informer localement

Pour visualiser l’étendue de cette situation à l’échelle nationale et locale, les citoyens peuvent consulter la plateforme interactive Dans mon eau. Ce site propose une cartographie détaillée de la qualité de l’eau à travers toute la France. En zoomant spécifiquement sur le département des Alpes-Maritimes (06), il est possible d’observer avec précision les secteurs géographiques où des contaminations ont d’ores et déjà été répertoriées. Cet outil numérique constitue une ressource complémentaire précieuse pour permettre à chacun de s’informer sur l’état de la ressource en eau dans son propre bassin de vie.

Le répertoire des sources et données brutes (Vérifié le 07/03/2026)

L’intégralité des chiffres cités dans cet article s’appuie sur des documents officiels et des publications vérifiables :

1. Données France & Alpes-Maritimes :

  • Rejets industriels (Grasse) : Fichier extrait du portail de la DREAL PACA au 03/03/2026 (Fichier : publication_des_resultats_pfas_au_03_mars_2026_paca.xlsx). Prélèvements ICPE de mai 2024 identifiant HFPO-DA, DONA et PFHxDA, avec les précisions méthodologiques de la préfecture sur les rejets nets.
  • Taux de TFA (Monaco/06) : Article informatif de Monaco Hebdo (publié le 20/02/2025), détaillant les taux de Grasse et Puget-Théniers.
  • Rejets industriels (Île-de-France) : Fichier de la DRIEAT au 04/11/2025 (Fichier : ile-de-france_-resultats_pfas-rejets_aqueux_icpe-_4_novembre_2025.xlsx).
  • Données nationales et cadre réglementaire : Synthèse publiée par la Banque des Territoires (23/01/2025) confirmant les taux à Paris, Marseille, Lyon, et résumant le débat sur les normes européennes.

2. Données Transfrontalières (Italie – Piémont & Ligurie) :

  • Eau potable (Piémont – Mai 2025) : Rapport officiel de l’ARPA Piemonte « Risultati del monitoraggio preliminare delle sostanze perfluoroalchiliche (PFAS) nelle acque ad uso potabile » (Fichier PDF : relazione_pfas_acque_potabili_maggio_2025.pdf).
  • Communes rurales (Piémont, 2022-2023) : Registres des concentrations PFAS à Volpiano et Villar Pellice (Fichier : Elenchi (2).xlsx).
  • Surveillance Fleuves (Ligurie – SIRAL, 07/03/2026) : Indicateurs de classification des corps hydriques via le portail Ambiente in Liguria (Fichiers : Indicatori_per_la_classificazione_per_corpo_idrico__RW__2026_03_07_23_23_45_187.xlsx et …276.xlsx).