À l’occasion du 90e anniversaire de sa disparition, le psychanalyste niçois Gianpaolo Furgiuele publie le premier ouvrage en français consacré à Magnus Hirschfeld. Entre les nuits berlinoises et le crépuscule sur la Promenade des Anglais, récit d’un pionnier queer dont l’Europe a voulu brûler la mémoire.
C’est un nom qui, jusqu’ici, ne résonnait que dans les cercles académiques ou les archives de la pensée queer. Pourtant, Magnus Hirschfeld (1868-1935) est le socle sur lequel repose la sexologie moderne. Juif, homosexuel et savant, il a fini ses jours à Nice, loin de son Berlin natal dévasté par les flammes nazies. Avec la parution de Hirschfeld. Père oublié de la sexologie (Cahiers de Psychanalyse), Gianpaolo Furgiuele exhume cette figure tutélaire pour lui rendre sa place : celle d’un bâtisseur de la modernité européenne.
Berlin, laboratoire d’un monde nouveau
Avant que le feu ne l’efface, Hirschfeld était « l’Einstein du sexe ». En 1919, il fonde à Berlin le premier Institut de sciences sexuelles, un lieu unique au monde où, comme le rappelle Gianpaolo Furgiuele, « troubles sexuels, accompagnement des parcours de transition et soutien coexistaient librement ».
Hirschfeld ne se contente pas d’observer ; il milite. Son slogan, per scientiam ad justitiam (par la science vers la justice), résume un projet éminemment politique. Égalité femmes-hommes, droit à la contraception, défense des minorités sexuelles… Il théorise les « états intermédiaires » entre les genres, ouvrant la voie à ce que nous appelons aujourd’hui la pensée queer. Comme le souligne l’article d’Actualitté, Judith Butler et Paul B. Preciado sont ses héritiers directs, ce dernier « réactivant l’intuition hirscheldienne d’une fluidité des genres ».
La condescendance de Freud
Mais cette liberté dérange, même au sein de la communauté scientifique. Une rivalité sourde l’oppose à Vienne. Philippe Brenot, dans sa préface, note que le père de la psychanalyse supportait mal « la liberté de vie affichée par Hirschfeld ». Sigmund Freud, dans une lettre de 1909 à Karl Abraham citée dans l’ouvrage, écrivait avec une pointe de mépris : « Étant donné la totale sublimation de son homosexualité, Hirschfeld est assurément un collègue charmant. »
Cette distance historique a contribué à l’effacement du savant. « Sur le plan symbolique, les fils ont tué le père », écrit Furgiuele. Freud et ses disciples ont fini par marginaliser ce savant trop radical, trop visible, trop libre.
Nice, le dernier refuge contre le feu
Le 6 mai 1933, l’horreur prend la forme d’un autodafé. Les archives de l’Institut de Berlin sont livrées aux flammes. Hirschfeld, alors en exil, voit sa vie et ses recherches réduites en cendres. « Ces corps qu’il recevait avec tant de soin… ont été ramenés à l’état de vie nue que nul diagnostic ne saurait apaiser », relate avec émotion l’auteur.
C’est sur la Côte d’Azur que le savant trouve son ultime sanctuaire. Installé à Nice, dans l’emblématique immeuble Gloria Mansion, il y passe ses dernières années entouré de grandes figures de l’exil comme Romain Rolland ou Gide. Il s’éteint le 14 mai 1935 et repose depuis au cimetière de Caucade. Redécouvrir Hirschfeld aujourd’hui, c’est rappeler que Nice n’est pas seulement une villégiature, mais un jalon essentiel de l’histoire européenne des luttes pour les droits sexuels.
Un héritage pour demain
L’année 2025 semble redonner une triste actualité aux combats d’Hirschfeld. Face à la montée des conservatismes, sa parole résonne comme un avertissement. « Absent des grandes pages de l’Histoire, Hirschfeld brille faiblement à la lisière du récit, semblable à un satellite oublié », déplore Furgiuele. En restituant la promesse d’une science au service de la justice, cet essai redonne vie à un humanisme perdu.
À propos de l’auteur
Gianpaolo Furgiuele est psychanalyste et sexologue installé à Nice. Auteur d’une thèse à l’université Paris Nanterre, il a publié plusieurs ouvrages remarqués, notamment Jean-Luc Mélenchon sur le divan (Dunod, 2025) et Sex-phobie. Lauréat du Prix Jacques Fersen en 2024, il intervient régulièrement dans les médias nationaux (Libération, Le Monde, Sud Radio) pour décrypter les enjeux de la sexualité contemporaine.
En résumé
Hirschfeld. Père oublié de la sexologie est bien plus qu’une biographie. C’est l’histoire d’une Europe qui a brûlé ses propres génies. En reliant le Berlin des années 20 à la Nice des années 30, Gianpaolo Furgiuele nous offre une clé de lecture essentielle pour comprendre les racines de l’identité queer et l’importance de la science comme rempart contre l’obscurantisme. Un livre indispensable pour qui veut comprendre l’histoire transfrontalière de nos libertés.
Fiche technique : Gianpaolo Furgiuele, « Hirschfeld. Père oublié de la sexologie », Cahiers de Psychanalyse, 140 pages, 18 €.
