Turin est une ville qui doute. Non pas de son avenir – qu’elle imagine volontiers innovant, universitaire, entrepreneurial et touristique – mais de son passé, qu’elle semble regarder avec une gêne croissante. Ancienne capitale des États de Savoie, puis du royaume de Sicile, du royaume de Sardaigne et enfin du royaume d’Italie, la métropole piémontaise paraît aujourd’hui hésiter à assumer pleinement l’héritage qui a fait d’elle une capitale bien avant l’unification nationale.
Depuis plusieurs années, le discours dominant met en avant une Turin « nouvelle », tournée vers la modernité, l’économie de la connaissance et l’attractivité internationale. Une stratégie compréhensible dans un contexte de concurrence métropolitaine accrue, notamment face à Milan. Mais cette projection vers l’avenir semble parfois se faire au prix d’un effacement progressif du récit historique, réduit à un décor patrimonial dépolitisé. La question mérite alors d’être posée : cette modernisation assumée ne s’accompagne-t-elle pas d’une forme d’amnésie collective ?
C’est précisément ce malaise que l’architecte et publiciste Donatella d’Angelo a mis en lumière dans un article publié dans Il Fatto Quotidiano. Son texte, à la fois critique et argumenté, tranche avec le consensus institutionnel habituel. Elle y pointe une contradiction devenue structurelle : Turin vit largement de son héritage historique, mais rechigne à en reconnaître explicitement les origines et la portée politique.
Car c’est bien à Turin qu’est née l’Italie moderne. Et pourtant, le rôle du Piémont et de la maison de Savoie dans la construction de l’État italien est de plus en plus relégué à l’arrière-plan, comme s’il s’agissait d’un passé encombrant. Les institutions locales exploitent les fastes savoyards – palais, musées, résidences classées – tout en évitant soigneusement d’assumer le récit historique qui les a produits. Une manière de consommer l’histoire sans en porter la mémoire.
Un patrimoine royal sous tension
L’un des exemples les plus révélateurs de cette ambivalence concerne la gestion des Musées royaux. Donatella d’Angelo évoque la nouvelle présentation de la collection dite « Leonardo », annoncée avec emphase par les institutions culturelles. L’iconique Autoportrait à la sanguine, connu dans le monde entier, a certes été remis en valeur, mais dans un espace réduit : une simple salle au deuxième étage du Palazzo Reale, pourtant situé dans la zone la plus noble du palais.
Le symbole est fort. Posséder l’un des chefs-d’œuvre les plus célèbres de l’histoire de l’art occidental et lui accorder une mise en scène presque discrète révèle un manque d’ambition culturelle. Ce n’est pas la qualité du lieu qui est en cause, mais l’écart entre l’importance de l’œuvre et la modestie de sa valorisation.
Le Palazzo Reale lui-même cristallise cette contradiction. D’Angelo le décrit comme le plus beau palais d’Italie et le plus authentiquement savoyard, distinct des résidences de Milan ou de Rome, marquées par d’autres dynasties et d’autres récits de pouvoir. Pourtant, ce fleuron patrimonial semble sous-exploité, comme si sa simple existence suffisait, dispensant les institutions d’une véritable vision à long terme.
À proximité, les portraits monumentaux des souverains rappellent pourtant le rôle central de figures comme Charles-Albert. Roi réformateur, il est à l’origine du Statuto Albertino, première constitution italienne, et celui qui acquit l’autoportrait de Léonard de Vinci. Ces œuvres ne sont pas de simples reliques décoratives : elles témoignent d’un projet politique, culturel et institutionnel cohérent. Les réduire à un fond touristique revient à neutraliser leur sens historique.
Une capitale qui vit de ce qu’elle n’assume plus
La critique formulée par Donatella d’Angelo dépasse largement la question muséale. Elle s’inscrit dans un constat plus large : Turin a définitivement perdu son rôle de capitale industrielle, tandis que le secteur tertiaire peine à retrouver un dynamisme comparable à celui d’autres métropoles italiennes. Le tourisme, en revanche, connaît un essor spectaculaire.
Chaque année, des visiteurs venus du monde entier affluent pour découvrir les résidences savoyardes disséminées entre Turin, le Piémont et la Vallée d’Aoste. Les chiffres de fréquentation des Musées royaux, régulièrement mis en avant par leurs dirigeants, atteignent désormais des records autrefois inimaginables. Mais ce succès repose presque exclusivement sur un héritage historique façonné sur plus de quatre siècles de règne savoyard.
Ce paradoxe est au cœur de la critique : célébrer les résultats sans reconnaître ce qui les rend possibles. D’Angelo rappelle que des institutions emblématiques comme le Musée Égyptien doivent leur existence à une volonté politique précise. Fondé en 1824 par Charles-Félix, à partir de la collection Drovetti, il est aujourd’hui l’un des musées les plus importants et les plus visités au monde après celui du Caire. Là encore, l’héritage savoyard est omniprésent, mais rarement nommé comme tel dans le discours public.
Le malaise institutionnel
Cette distance avec le passé ne se manifeste pas seulement dans la gestion culturelle, mais aussi dans les gestes symboliques. Les funérailles de Victor-Emmanuel, fils du dernier roi d’Italie, organisées à Turin en février 2024, en ont offert une illustration frappante. Alors que de nombreuses figures royales européennes avaient fait le déplacement, l’absence des principales autorités locales a été largement remarquée.
Sans verser dans la nostalgie monarchique, cet épisode révèle un malaise plus profond : celui d’institutions qui bénéficient quotidiennement de l’héritage savoyard, tout en se refusant à lui accorder une reconnaissance explicite. Comme si l’histoire devait être rentable, mais muette.
Réconcilier Turin avec son récit
Le débat n’oppose pas modernité et passéisme. Il interroge la capacité d’une ville à se projeter dans l’avenir sans renier les fondations sur lesquelles elle s’est construite. Sans son histoire, Turin risquerait de devenir une métropole interchangeable, une ville parmi d’autres au pied des Alpes, privée de ce qui fait sa singularité.
Reconnaître la centralité du passé savoyard ne signifie ni idéaliser une monarchie disparue ni figer la ville dans une posture muséale. Il s’agit de redonner de la cohérence au récit urbain, d’assumer la complexité des héritages et de refuser une vision édulcorée de l’histoire, réduite à une succession d’images exploitables.
Au fond, la question posée à Turin dépasse largement ses frontières. Elle interroge notre rapport contemporain à l’histoire : doit-elle être un socle vivant, discuté et assumé, ou un simple décor neutralisé ? Une ville qui oublie d’où elle vient finit toujours par douter de là où elle va. Et une capitale qui renonce à sa mémoire renonce, souvent sans le dire, à une part de sa souveraineté culturelle.
