« Notre constitution antifasciste ne sera pas modifiée par un gouvernement fasciste. L’Italie résiste, toujours », lit-on partout sur les réseaux sociaux. Appelés aux urnes dimanche 22 et lundi 23 pour statuer sur une vaste réforme visant à mettre la magistrature au pas, les Italiens ont infligé une première gifle électorale au gouvernement de Giorgia Meloni. Avec 54 % des suffrages contre le texte (contre 46 % pour le « Oui »), c’est un fiasco politique retentissant et une victoire pour la Constitution.
Ils espéraient plier le match. Mais le souverain a tranché, et il a dit « non ». En rejetant massivement cette manœuvre gouvernementale, les électeurs ont mis un coup d’arrêt net à une réforme perçue comme une tentative déguisée de politisation de la justice, destinée à rogner l’indépendance des robes noires.
Le projet gouvernemental visait au cœur, en s’attaquant d’abord au Conseil supérieur de la magistrature (CSM), l’organe garant de l’indépendance judiciaire. Pour briser l’influence des fameux « courants » — ces factions de pensée, souvent classées à gauche, que la droite accuse de faire la pluie et le beau temps sur les carrières —, Giorgia Meloni souhaitait imposer le tirage au sort pour désigner les dirigeants de l’institution.
Mais le véritable électrochoc de ce texte résidait dans la « séparation des carrières ». Finie l’époque de la porosité où l’on pouvait allègrement glisser du fauteuil de procureur à celui de juge. Le référendum prévoyait un divorce forcé et définitif : on choisit son camp dès le départ, sans retour en arrière possible.
Enfin, touche finale pour surveiller les surveillants : la création d’une Haute Cour disciplinaire, pensée pour arracher aux magistrats le pouvoir de se sanctionner entre eux. Un arsenal législatif complet, taillé sur mesure pour transformer ceux que le pouvoir considère comme des « intouchables » en simples exécutants.

La stratégie de la peur
Pour Giorgia Meloni, le droit n’est plus une affaire de codes, mais de tripes. En campagne, la présidente du Conseil a vite délaissé la nuance pour aller chercher le vote là où il brûle. Dès la mi-mars, comme l’analysait zAlp, elle érigeait ce scrutin en arme de libération contre l’establishment. Mais c’est au Théâtre Parenti de Milan que la charge s’est faite féroce. Selon La Repubblica, Meloni a pilonné une magistrature accusée de laxisme, n’hésitant pas à brandir les figures de l’effroi : une victoire du « Non » risquait, avertissait-elle, de remettre en liberté « immigrés clandestins, violeurs, pédophiles et trafiquants de drogue ».
Une diatribe aux accents lunaires. Toujours d’après le quotidien transalpin, la leader de Fratelli d’Italia a même fantasmé le cas « d’enfants arrachés à leur mère » par des juges idéologisés. Désacralisant l’institution, elle martelait : « Le pouvoir n’appartient pas à ceux qui se cachent derrière une robe noire, mais au peuple souverain ». Assurant qu’une défaite ne la pousserait « en aucun cas » à la démission, elle espérait transformer ce scrutin en vengeance populaire. Le peuple souverain l’a prise au mot, mais visiblement pas dans le sens espéré.
Le déni romain face à une jeunesse frondeuse
L’heure des comptes a sonné, mais le mea culpa attendra. Dans une vidéo expéditive de moins d’une minute postée sur ses réseaux sociaux, Giorgia Meloni a expédié l’analyse du scrutin avec une froideur chirurgicale : « C’est un regret, les Italiens ont décidé et nous respectons cette décision. » Refusant de voir dans ce vote un désaveu de sa politique générale, la Première ministre a immédiatement balayé toute idée de retrait, assurant vouloir « aller de l’avant par respect pour le mandat reçu ».
Pourtant, la géographie électorale dessine une fracture béante. Porté par une jeunesse qui a massivement boudé la réforme, le « Non » a submergé la péninsule. Seul le triangle septentrional des droites dures — la Lombardie, la Vénétie et le Frioul — a offert un refuge au « Oui ». Partout ailleurs, la grogne s’installe. Devant le palais de Montecitorio à Rome – siège de la chambre des députés- , le thermomètre social s’affole déjà. Sous les drapeaux du syndicat Usb et de Potere al popolo, des centaines de manifestants ont improvisé un sit-in bruyant. « Giorgia Meloni, tu dois partir ! », chantait la place, exigeant une démission que la locataire du Palais Chigi s’est jurée d’ignorer.
Le grand écart entre Turin la frondeuse et une Riviera loyaliste
Sur notre arc transfrontalier, le scrutin a révélé des dynamiques territoriales fascinantes. Le Piémont, d’abord, illustre parfaitement la fracture entre les métropoles et leurs provinces. Comme l’a finement analysé La Stampa, c’est Turin qui a tiré toute la région vers la victoire du « Non » (53,5 % à l’échelle régionale). Si le « Oui » l’a emporté dans toutes les autres provinces piémontaises — avec une pointe à plus de 55 % à Verceil —, la capitale subalpine a fait peser sa masse démographique écrasante. Sous la Mole Antonelliana, les électeurs ont foudroyé la réforme avec près de 60 % de votes contraires, un score qui grimpe même à près de 65 % dans les limites strictes de la commune.
Mais en redescendant vers la mer, la Riviera s’est offerte le luxe de nager à contre-courant du pays. D’après les décomptes pointilleux de Riviera24, la province d’Imperia s’est érigée en bastion de la réforme gouvernementale, le « Oui » s’y imposant à près de 53 %. Une victoire portée par les cités frontalières : Vintimille (près de 58 % pour le Oui), Sanremo et Bordighera ont largement validé le texte de Carlo Nordio, ministre de la justice.
Pourtant, même dans cette enclave favorable au gouvernement, la capitale provinciale, Imperia, a fait de la résistance en glissant un « Non » majoritaire à 55 %. Plus insolite encore, dans les replis de l’arrière-pays ligure, le scrutin a parfois pris des allures de tirage au sort poétique : à Bajardo comme à Montalto Carpasio, les urnes ont accouché d’une égalité parfaite au vote près. Preuve que si l’Italie a globalement tranché dans le vif, nos vallées frontalières cultivent, jusqu’au bout, l’art du suspense.
Vidéo buissonnière et « aura d’invincibilité » brisée
L’heure des comptes a sonné, mais le mea culpa attendra. Lundi après-midi, c’est dans une vidéo expéditive, « enregistrée en plein air devant un buisson » raille Libération, que la cheffe du gouvernement a tenté de déminer le terrain. D’une voix posée, elle réduit ce camouflet à une simple « occasion perdue », refusant obstinément de démissionner, à l’inverse d’un Matteo Renzi en 2016.
Mais les chiffres sont têtus : près de 59 % de participation et 54 % pour le « Non ». Pour L’Espresso, l’analyse est sans appel : ce n’est plus un vote technique, mais un véritable « verdict politique et culturel ». La claque est d’autant plus violente qu’elle dépasse les clivages, un tiers des électeurs du « Non » ayant voté explicitement pour sanctionner l’exécutif. La sentence tombe, implacable, sous la plume de de La Stampa (repris par Libé) : la Première ministre vient de perdre son « aura d’invincibilité ».
Le pays réel : « Gouvernés, pas commandés »
Le message du pays profond ? « Les Italiens veulent être gouvernés, pas commandés », tranche L’Espresso dans une lecture quasi anthropologique du scrutin. En personnalisant le référendum à l’extrême, épaulée par les lignes dures de Giovanbattista Fazzolari et Alfredo Mantovano, Meloni a transformé l’essai en boomerang. Désormais, l’heure est à la chasse aux sorcières. Le Garde des Sceaux, Carlo Nordio, se retrouve propulsé sur le « banc des accusés ».
Dans son sillage, d’autres figures trébuchent. Le sulfureux secrétaire d’État à la Justice, Andrea Delmastro, est cerné par des soupçons de liens indirects avec la ‘Ndrangheta calabraise, comme le rappelle Libération. De son côté, l’agence ANSA souligne le cas de la cheffe de cabinet Giusi Bartolozzi, fustigée pour avoir jeté de l’huile sur le feu en clamant que le « Oui » permettrait de « se débarrasser des magistrats ».
Un canard boiteux face au réveil du « Campo Largo »
Pendant que la maison brûle, les alliés regardent ailleurs. D’après ANSA, Antonio Tajani (Forza Italia) s’est fendu d’un appel timide à cesser les « tons de guerre civile », tandis que Matteo Salvini (Lega) a brillé par son absence, opportunément envolé pour la Hongrie soutenir Viktor Orbán. Face à un pouvoir qui tangue à un an et demi des législatives — plombé par l’inflation et l’ombre embarrassante de Donald Trump (Libé) —, l’opposition flaire le sang.
Le centre-gauche du « Campo largo » exulte. Autour de la fontaine du Triton à Rome, Elly Schlein (Parti Démocrate) et Giuseppe Conte (M5S) réclament des primaires, ce dernier savourant un véritable « avis d’expulsion » pour l’exécutif. À Naples, les robes noires sablent le champagne au rythme de Bella Ciao. Une fin de règne anticipée (certains évoquent des élections dès 2027) que le sénateur démocrate Filippo Sensi résume d’une formule glaciale rapportée par ANSA : « À partir d’aujourd’hui, il y a un canard boiteux au Palais Chigi. »
