Cadmium : les Azuréens ont-ils raison de préférer les pâtes italiennes aux françaises?

Un autre ingrédient s'invite dans nos assiettes: le cadmium.
Un autre ingrédient s'invite dans nos assiettes: le cadmium.

Dans les Alpes-Maritimes, le pèlerinage du week-end vers Vintimille ou Sanremo pour faire le plein de pâtes relève presque de la religion locale. On pense y acheter le Graal de la gastronomie, loin des blés français pointés du doigt pour leur teneur en métaux lourds. Mais entre le chauvinisme hexagonal toxique et l’opacité de l’étiquetage transalpin, le chariot de courses se transforme vite en roulette russe chimique. Enquête sur un grand bluff frontalier.

Sur le paquet de tortis « trois minutes » de Panzani, la promesse est alléchante, soulignée par un hexagone bleu-blanc-rouge et un épi doré : un blé « 100 % français » et de l’eau, « et c’est tout ! ». Lustucru lui emboîte le pas avec son blé normand cultivé près de Rouen, tandis que la gamme Reflets de France de Carrefour surfe sur la même vague locavore. Sur le papier, le consommateur azuréen soucieux de son empreinte carbone aurait de quoi se réjouir. Mais la réalité agronomique est nettement moins digeste.

Le péril jaune made in France : l’alerte rouge de l’Anses

Ce n’est plus une simple rumeur de comptoir ou une phobie d’écolo urbain. Dans une récente expertise détaillée sur son site, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a officiellement confirmé une surexposition préoccupante de la population française au cadmium. Ce métal lourd, hautement bioaccumulable, s’infiltre insidieusement dans nos organismes. D’après le communiqué de l’agence sanitaire, l’alimentation représente de loin la source majeure du problème, pesant « jusqu’à 98 % de l’imprégnation au cadmium dans la population non fumeuse ». Au banc des accusés ? Notre sacro-sainte assiette de féculents. Les pâtes, mais aussi les céréales du petit-déjeuner, le pain, le riz et les pommes de terre figurent parmi les vecteurs principaux de cette contamination.

Comme l’analyse cliniquement l’Anses, le mal prend racine à la source, directement dans les sols agricoles de l’Hexagone. En cause, l’utilisation massive de « matières fertilisantes, en particulier des engrais minéraux phosphatés ». Ces engrais, souvent importés (notamment du Maroc, comme le rappelle une récente enquête du quotidien Libération), empoisonnent la terre à petit feu. La situation est telle que Géraldine Carne, coordinatrice de l’expertise à l’Anses, prévient sans détour : « Si les niveaux d’expositions actuels se maintiennent et qu’aucune action n’est mise en place, des effets néfastes à terme sont probables pour une part croissante de la population. » L’Agence implore d’ailleurs les pouvoirs publics d’appliquer « dès que possible » des valeurs limites strictes, recommandant de ne pas dépasser un apport de 2 grammes de cadmium par hectare et par an.

Face à ce péril hexagonal documenté, faut-il alors déserter nos supermarchés et filer sur l’autoroute A8 pour remplir son cabas de linguine italiennes ? L’équation n’est malheureusement pas si simple.

L’illusion italienne et le spectre des pesticides

Certes, de l’autre côté de la frontière, des marques comme La Molisana ou les apuliennes Granoro revendiquent fièrement un blé 100 % italien. Mais Libération souligne que l’opacité règne chez les mastodontes du secteur : sur les paquets de De Cecco, Rummo ou Barilla, on se contente d’un laconique « Origine du blé : UE et non UE ». Une mention parapluie qui n’exclut ni le blé français gavé au cadmium, ni des importations venues des États-Unis, du Mexique ou d’Ukraine.

Pourtant, le tableau transalpin réserve quelques surprises. Selon des informations révélées en mai 2025 par le site spécialisé Inran.it, s’appuyant sur des tests comparatifs de la revue suisse K-Tipp, Barilla fait figure d’exception miraculeuse : elle serait la seule marque de pâtes industrielles non biologiques à être totalement exempte de résidus de pesticides, dont le fameux glyphosate.

Une oasis de pureté dans un désert chimique, car la vigilance reste de mise. Toujours sur Inran.it, un article paru en avril 2025 se fait l’écho d’une enquête du mensuel Il Salvagente sur 14 farines du commerce. Le verdict pique les yeux : 11 d’entre elles contenaient des traces de glyphosate. Des marques bien connues des frontaliers, comme Esselunga, Pam ou la célèbre farine Caputo, ont été épinglées, même si les taux relevés restent sous la barre légale des 10 mg/kg. L’alerte ne s’arrête d’ailleurs pas aux champs : la chaîne Carrefour a même dû rappeler cette année 25 formats de pâtes pour un défaut d’étiquetage sur la présence de moutarde, un allergène potentiel.

PFAS et inflation : l’équation impossible de la santé

À ce cocktail réjouissant s’ajoute désormais un nouveau convive : l’acide trifluoroacétique (TFA), un polluant éternel (PFAS). Dans une interview accordée au média italien Today.it, le nutritionniste Febo Quercia s’alarme d’une récente étude de l’ONG PAN Europe. Les résultats sont glaçants : des spaghettis italiens ont révélé des concentrations de TFA de 26 microgrammes par kilo.

Comment, dès lors, naviguer dans ces eaux troubles ? D’après le spécialiste interrogé par Today.it, la meilleure parade reste le bio, qui permet de réduire « jusqu’à 50 % » la charge en cadmium en interdisant les fertilisants chimiques. Mais attention, le bio n’est pas une armure invincible contre la pollution environnementale historique des sols.

Seul véritable bouclier : la diversité. L’Anses soutient d’ailleurs activement la promotion de nouvelles pratiques agricoles. Mais à l’échelle du consommateur, comme l’expliquait déjà Géraldine Carne de l’Anses à Libération en juin 2025, « il est important de varier son alimentation et ses sources d’approvisionnement ». Le docteur Quercia ne dit pas autre chose sur Today.it, conseillant de remplacer régulièrement les pâtes de blé par du quinoa, de l’orge, de l’épeautre ou du millet.

Un conseil de bon sens qui ne doit cependant pas cacher la forêt : la contamination est aujourd’hui systémique. Se focaliser uniquement sur le passeport de ses macaronis serait une erreur stratégique, alors que les farines, le riz, le pain ou encore les pommes de terre sont exposés aux mêmes maux, comme le rappellent les experts. Puisque nous baignons dans un bouillon chimique généralisé, l’acte de résistance le plus sûr pour les consommateurs de la Riviera reste de se tourner massivement vers l’agriculture biologique. Une précaution devenue indispensable pour limiter l’effet cocktail dans nos organismes et tenter d’assainir, autant que possible, le contenu de nos assiettes.

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