Patrimoine en péril: à deux pas de la frontière, l’histoire française de Bordighera vouée à la démolition

Vue de la Villa Loreto, située dans la partie ouest de Bordighera. Source image : Google Maps / Vue Street View
Vue de la Villa Loreto, située dans la partie ouest de Bordighera. Source image : Google Maps / Vue Street View

Construite en 1914 par des religieuses françaises exilées après la loi Combes, la Villa Loreto de Bordighera est vouée à la démolition. L’association Italia Nostra Ponente Ligure alerte sur la disparition programmée de ce patrimoine historique, symbole des liens séculaires entre la Côte d’Azur et la Riviera italienne.

Pour les Niçois habitués à franchir la frontière, Bordighera est souvent perçue comme le prolongement naturel de leur rivage. Pourtant, rares sont ceux qui connaissent l’histoire cachée derrière ses murs. C’est cette mémoire franco-italienne que l’association Italia Nostra Ponente Ligure tente aujourd’hui de sauver.

Dans un entretien accordé le 22 février 2026 à Sanremonews.it, Luca De Vincenzi, représentant de l’association, rappelle que « Bordighera s’est enrichie dès le début du XXe siècle de villas et de palais de grande valeur architecturale. Mais au fil des ans, une partie de ce patrimoine a été perdue, certains édifices démolis et remplacés par des constructions modernes. »

Le refuge des congrégations françaises

Le cas le plus emblématique de cette mémoire en péril est aujourd’hui la Villa Loreto. Comme le retrace l’association dans les colonnes de Riviera24.it le même jour, son histoire est intimement liée à celle de la France.

« En 1904, la France promulgue la loi Combes, qui interdit aux ordres religieux d’enseigner sur le territoire national. De nombreux collèges actifs entre Nice et la Côte d’Azur sont contraints de s’expatrier. Bordighera, par sa proximité, devient l’une des destinations privilégiées » , explique Italia Nostra.

C’est dans ce contexte qu’en 1914, les sœurs de la Congrégation française de la Présentation de Marie font construire Villa Loreto. Ce bâtiment de quatre étages, d’abord collège puis école, devient un lieu de formation et d’échanges intellectuels. « Un maillon de l’histoire européenne de la ville » , insistent les défenseurs du patrimoine.

Une identité cosmopolite en péril

Grâce à la présence de ces institutions françaises, Bordighera a connu l’âge d’or d’un « tourisme cultivé et de haut niveau, lié à l’éducation, la culture, le sport et le bien-être » , contribuant à forcer son identité cosmopolite.

Aujourd’hui, Villa Loreto est vouée à la démolition pour laisser place à des résidences. Et le phénomène n’est pas isolé. Italia Nostra cite également le cas de Villa Rachele dans sa déclaration à Riviera24.it, pointant du doigt des « normes qui, via des incitations volumétriques, favorisent les opérations de démolition-reconstruction » .

« Une ville sans récit devient interchangeable »

« Si les autorisations ont été délivrées, ce n’est pas ici le lieu de contester la légitimité des actes administratifs » , concède Luca De Vincenzi dans les deux médias ligures. « Mais il est de notre devoir d’ouvrir une réflexion publique. La question est : quelle ville voulons-nous devenir ? »

L’association pose un constat simple mais implacable : « Tout ce qui n’est pas formellement classé n’est pas dépourvu de valeur. Il existe un patrimoine historique diffus qui ne figure pas dans les listes ministérielles mais qui raconte qui nous étions. » Pour Italia Nostra Ponente Ligure, le choix est clair : « Démolir signifie interrompre un récit. Et une ville sans récit devient interchangeable. La question n’est pas d’être pour ou contre le développement, mais de se demander si le développement peut dialoguer avec la mémoire au lieu de l’effacer. »


Alors que la pelle mécanique attend Villa Loreto, c’est une page de l’histoire religieuse et culturelle commune entre la France et l’Italie qui risque de disparaître, emportant avec elle un morceau du patrimoine architectural du début du XXe siècle sur la Riviera.