Vingt-quatre mille mètres carrés de verre et d’acier, cent cinquante mille ouvrages et une ambition dévorante : transformer l’ancien complexe de Torino Esposizioni en l’épicentre culturel de la Péninsule. Entre l’héritage monumental des années Nervi et le pari européen de 2033, la capitale piémontaise déploie ses nouveaux muscles pour ne pas finir en banlieue chic de Milan.
À Turin, le vide ne se contente plus d’exister ; il se réinvente. Dans une ville où chaque bloc de pierre semble transpirer la gloire industrielle passée et la rigueur royale sabaudienne, l’oubli est devenu une matière première. C’est dans cette dynamique de reconquête que la cité s’apprête à inaugurer, au sein de l’emblématique Torino Esposizioni, ce qui deviendra selon les projections techniques présentées à Palazzo Civico – siège de la mairie – le plus vaste pôle culturel d’Italie. Ce projet pharaonique de 105,7 millions d’euros, niché en bordure du parc du Valentino, ne se contente pas de restaurer un édifice : il vise à redonner une pulsion vitale à une identité locale longtemps suspendue au seul rythme des usines et des chaînes de montage.
Une survie politique au long cours
Il aura fallu une rare opiniâtreté politique pour que la métamorphose de Torino Esposizioni ne finisse pas dans les tiroirs poussiéreux de l’administration, victimes des crises financières successives. Comme le souligne une analyse détaillée du Corriere Torino, la trajectoire de ce chantier a traversé les tempêtes en étant maintenue par trois exécutifs successifs de centre gauche : l’impulsion initiale sous Piero Fassino, la transition complexe de Chiara Appendino et la concrétisation finale portée par l’actuel maire Stefano Lo Russo.
Ce n’est pas qu’une question de prestige architectural, mais une véritable stratégie de survie urbaine. En misant les fonds massifs du PNRR (le plan national de relance et de résilience) sur ce site, Turin s’offre un masque à oxygène pour échapper à la fatalité de la « cité-dortoir ». Le cap est clair : utiliser la force de frappe de la culture pour freiner l’érosion sociale d’une ère post-FIAT amorcée au début des années 2000. L’enjeu est de ne pas se laisser absorber par l’attraction gravitationnelle de Milan, la capitale économique, en proposant un modèle de vie où le savoir, le design et l’innovation deviennent les nouveaux moteurs de croissance pour la jeunesse locale.
Parenthèse historique : L’épopée de béton de Nervi et Morandi
L’histoire de Torino Esposizioni est celle d’une résilience brute. Pulvérisé par les bombardements de 1943, le site est reconstruit dès 1947 sous l’égide de la FIAT, qui y voit le symbole de la renaissance nationale. Le génie Pier Luigi Nervi y déploie sa « vérité fonctionnelle » avec le Pavillon Agnelli, dont la voûte autoportante de 95 mètres de portée a longtemps été la plus grande d’Europe. En 1949, le succès est tel que les industriels décident d’agrandir le complexe avec le Palais des Glaces.
Dix ans plus tard, en 1959, c’est au tour de Riccardo Morandi de graver son nom dans le sous-sol du complexe avec un hall hypogée en béton précontraint, une prouesse d’ingénierie dissimulée sous les jardins du Valentino. Pour Morandi, contrairement à Nervi, l’idée architecturale primait sur le calcul. Après avoir accueilli les vrombissements des salons de l’auto, les premiers salons du livre en 1988 et les lames des patineurs olympiques en 2006, ces structures s’apprêtent à devenir le refuge du silence et de l’étude.
Quatre niveaux pour un « monde » hybride
Le projet confié à l’architecte Rafael Moneo, associé aux agences ICIS et Isolarchitetti, redéfinit radicalement l’expérience même de la bibliothèque publique contemporaine. Selon les précisions fournies par Maurizio Vivarelli, consultant pour Scr Piemonte, l’espace s’articulera sur quatre piliers : l’architecture, la bibliographie, le numérique et l’humain.
Comme le rapporte le quotidien Quotidiano Piemontese, la structure offrira 1 000 places assises classiques et 500 places en mode « accès libre » (fruizione libera), permettant une appropriation informelle du lieu. Au rez-de-chaussée, sous la rotonda historique, les citoyens trouveront une caffétéria, un bookshop et une zone baptisée « La ville qui grandit », véritable centre d’orientation sur les transformations de Turin. Les usagers pourront naviguer entre les zones documentaires spécialisées : TecheStudio pour la recherche, TecheCarrels pour l’étude individuelle et TecheLab pour les projets de groupe.
Mais c’est dans l’étage hypogée que réside l’innovation la plus spectaculaire : un « bois enchanté » composé de plantes d’intérieur entourant des tables de travail. Cet espace sera flanqué de zones dédiées au gaming, à la musique et à la réalité virtuelle (VR), cassant l’image austère de la bibliothèque pour en faire un centre de vie civique. Au premier étage, les terrasses accueilleront la section « Grandir avec les livres » pour les 7-14 ans, ainsi qu’une « Voie des histoires » dédiée aux ressources transmédias. Le complexe intègre également la rénovation du Teatro Nuovo, confirmant la vocation pluridisciplinaire du site.
Le Piémont, locomotive culturelle en pleine santé
Cette métamorphose n’est pas un isolat ; elle s’inscrit dans un paysage régional en pleine effervescence, comme le démontre le Rapport annuel 2024-2025 sur la culture en Piémont. Le système affiche une santé insolente : 7,76 millions de visites dans les musées en 2024, soit une hausse de 9 %. Le système muséal métropolitain turinois concentre à lui seul 82 % de ces entrées, porté par des piliers comme le Musée Égyptien, le Musée du Cinéma et la Venaria Reale.
L’assesseure régionale Marina Chiarelli le souligne avec force : la culture est une « infrastructure fondamentale » qui génère bien-être et attractivité. L’investissement public et privé (via les fondations bancaires CRT et Compagnia di San Paolo) a atteint 326,7 millions d’euros en 2023. Un autre signal fort de cette intégration est la naissance du réseau BI.TO (Biblioteche Integrate del Torinese), une carte unique donnant accès à 130 bibliothèques et 2 millions de titres. Toutefois, le rapport souligne des défis : si les festivals progressent, le cinéma peine encore (-4,4 % de billets), et l’après-PNRR devra être géré avec rigueur pour ne pas briser cet élan.
Cap sur 2033 : Un destin européen partagé
L’inauguration de la bibliothèque, prévue fin 2026 en présence probable du Président de la République Sergio Mattarella, n’est que le prologue d’une ambition plus vaste. Turin a officiellement lancé sa candidature pour devenir Capitale européenne de la culture en 2033. Sous la direction d’Agostino Riitano, un « Table stratégique » interinstitutionnelle — réunissant la Ville, la Région, le Polytechnique et les universités — travaille déjà à l’élaboration du dossier.
Pour cette campagne, Turin avance main dans la main avec une ville des Pays-Bas, État jumeau pour l’édition 2033. Comme l’indique le portail torino2033.com, il s’agit de transformer la cité en un « laboratoire d’idées » où la culture devient le ciment d’une nouvelle citoyenneté européenne, inclusive et durable. En sauvant ce monument du XXe siècle pour le projeter dans le XXIe, Turin livre un manifeste : si les moteurs ont fait sa fortune, ce sont désormais les idées et la transmission qui assureront son avenir au pied des Alpes.
