Rail-bol : la Roya voit le bout du tunnel, la diplomatie reste à quai

Un Minuetto attend le feu vert avant de partir direction Vintimille
Un Minuetto de Trenitalia attend le feu vert avant de partir direction Vintimille. Photo: zAlp

Il aura fallu des années de tergiversations, des trains contraints de rouler au pas et une mobilisation transfrontalière acharnée pour tordre le cou à un anachronisme diplomatique. Ce mardi 31 mars 2026, l’Assemblée nationale a définitivement adopté la ratification de la convention franco-italienne pour la gestion de la ligne ferroviaire Coni-Breil-Vintimille. Un vote historique qui enterre le traité poussiéreux de 1970 et répartit enfin équitablement le fardeau financier entre la France et l’Italie. Pourtant, si la vallée de la Roya peut enfin envisager son désenclavement à grande vitesse, ce succès local percute frontalement un climat politique délétère : le grand sommet bilatéral de Toulouse, censé célébrer cette lune de miel, a été discrètement torpillé par Rome.

L’épilogue parlementaire d’une arlésienne transalpine

C’est un coup de tampon qui résonne avec la force d’un soulagement collectif de part et d’autre des Alpes, venant clore un interminable chemin de croix administratif. Le texte adopté ce jour par l’Assemblée nationale, référencé sous le laconique « Texte n° 260 » et paraphé par sa présidente Yaël Braun-Pivet, autorise formellement l’approbation de la convention signée à Milan le 12 avril 2024. Ce document, froidement intitulé « convention relative à l’entretien courant et à l’exploitation de la section située en territoire français de la ligne ferroviaire Coni-Breil-Vintimille », marque en réalité la renaissance d’une artère vitale pour les mobilités locales et l’économie de la Roya. Sur sa page Facebook, ce mardi 31 mars, le ministre des Transports Philippe Tabarot n’a d’ailleurs pas boudé son plaisir, qualifiant le vote de « journée historique ». Comme l’indique le ministre dans sa publication, cette adoption permet de définir « un cadre clair entre la France et l’Italie pour la répartition des responsabilités et des financements », débloquant ainsi des « investissements indispensables » pour garantir, à terme, des trains « plus rapides et plus fiables ».

Cette validation par les députés français vient parachever un parcours législatif que nous suivions déjà de près dans nos colonnes : comme le rapportait zAlp dans son édition du 19 février 2026, le Sénat avait déjà ouvert la voie en adoptant ce projet de loi en première lecture, un hémicycle où Philippe Tabarot saluait déjà la fin de « plus de quinze ans d’incertitude ». Le train législatif est désormais arrivé à quai du côté français, rejoignant la locomotive italienne qui avait pris une sérieuse avance. En effet, selon une note détaillée du service des études de la Chambre des députés italienne, mise à jour le 1er avril 2025, la péninsule avait ratifié et rendu exécutoire cette même convention dès la promulgation de la loi n° 38 du 11 mars 2025. Il ne manquait plus que le sceau de Paris pour que le droit rejoigne enfin les nécessités brûlantes du terrain, clôturant une asymétrie qui n’avait que trop duré.

L’enterrement de première classe du traité de 1970

Si cette ratification est perçue comme une libération territoriale, c’est parce qu’elle vient purger une véritable anomalie juridique héritée des logiques d’après-guerre. D’après la fiche d’analyse législative transalpine, le nouveau texte abroge formellement la loi de 1973 qui ratifiait la convention de Rome du 24 juin 1970. Ce vieil accord, jugé aujourd’hui publiquement « non plus conforme au droit de l’Union Européenne » et à sa directive sur l’espace ferroviaire unique, imposait à l’Italie de supporter l’intégralité de la charge d’entretien de la portion française de la ligne. Face à cette absurdité kafkaïenne, Rome et la région du Piémont avaient logiquement coupé les vivres, entraînant un délabrement tel que la vitesse sur le tronçon azuréen avait été dramatiquement abaissée à 40 km/h. C’est cette dégradation endémique que fustigeait d’ailleurs la députée Alexandra Masson à l’Assemblée au printemps 2025, tel que nous le relations dans notre article de février dernier.

La nouvelle donne milanaise balaie définitivement cette iniquité. Le Titre III de la convention, minutieusement détaillé par les instances transalpines, impose désormais une répartition des déficits ou des excédents d’exploitation « proportionnée à la circulation des trains italiens et français », tout en incluant une clause de sauvegarde garantissant que chaque État assumera au moins 25 % du déficit. C’est le triomphe tardif de la rationalité, fondé sur les principes de territorialité et de proportionnalité, qui met fin à un jeu de dupes condamnant l’infrastructure à une lente asphyxie. Cette réhabilitation politique et financière s’inscrit par ailleurs parfaitement dans les recommandations du document officiel du Programme de Coopération Territoriale Interreg VI-A Italie-France ALCOTRA 2021-2027 (approuvé par la Commission européenne le 29 juin 2022), qui érigeait le franchissement des obstacles administratifs et juridiques en priorité absolue (Objectif ISO 1) pour sauver les mobilités durables de la région.

Le paradoxe de la Roya : un succès local percuté par la brouille Macron-Meloni

L’ironie de l’histoire veut pourtant que ce déblocage transfrontalier historique intervienne au moment précis où le moteur diplomatique franco-italien cale bruyamment. La ratification de ce 31 mars offrait sur le papier un trophée de choix à Emmanuel Macron et Giorgia Meloni, qui devaient se retrouver en grande pompe à Toulouse les 9 et 10 avril prochains pour célébrer la dynamique du traité du Quirinal. Mais comme le révélait une dépêche de l’agence italienne ANSA publiée par le journaliste Fabrizio Finzi le 22 février dernier, confirmant des informations de l’AFP, ce grand rendez-vous n’aura pas lieu au printemps. À la demande expresse de la présidente du Conseil italien, formulée en marge du sommet européen du 12 février, l’Élysée a été contraint d’accepter un report sine die de la rencontre, qui devrait glisser dans une fenêtre incertaine « entre mi-juin et mi-juillet », après le G7 d’Évian. Un camouflet diplomatique qui en dit long sur la fragilité de l’axe Paris-Rome.

Derrière les sourires de façade, les relations entre les deux capitales demeurent électriques, minées par des querelles récurrentes qui rappellent que le traité du Quirinal (entré en vigueur le 1er février 2023) peine à masquer les fractures idéologiques. L’agence ANSA rappelle ainsi la récente passe d’armes verbale déclenchée par la mort d’un activiste d’extrême droite à Lyon. Au président français qui taclait des « nationalistes premiers à commenter les affaires d’autrui », Giorgia Meloni avait vertement répliqué en fustigeant une France prompte à donner des leçons tout en ayant « donné l’asile pendant des décennies » aux terroristes des Brigades rouges. Ajoutez à cela l’absence remarquée d’Emmanuel Macron aux actuelles Jeux Olympiques d’hiver en Italie, les profondes divergences sur la gestion migratoire, ou encore le péché originel des déclarations de la ministre française Laurence Boone en octobre 2022 (qui promettait de « vigiler sur le respect des droits » par le nouveau gouvernement italien), et vous obtenez un climat de guerre froide larvée. Le constat est donc saisissant pour notre territoire : si les trains de la Roya pourront bientôt traverser la frontière à vitesse grand V, le dialogue entre le palais de l’Élysée et le palais Chigi, lui, reste tragiquement à l’arrêt.