En septembre 1941, Nice flâne encore en Zone Libre, mais scrute déjà le ciel avec angoisse. Des documents d’archives inédits de la Défense Passive, transmis à notre rédaction, dévoilent la mue souterraine du très chic quartier de Cimiez. Entre abris de fortune, anciennes poudrières et solidarité de voisinage, chronique d’une ville qui s’enterre pour survivre.
La guerre a parfois l’élégance de se cacher sous les moulures. À l’automne 1941, la capitale azuréenne n’est pas encore sous la botte de l’Occupation, mais le spectre des bombardements plane. Il faut protéger la population civile, et vite. « Je vous envoie ces documents… » C’est par ce message, adressé directement à la rédaction de zAlp par Laurent Icardo, que nous avons pu mettre la main sur une série d’archives exceptionnelles. Comme le révèle ce dossier inédit qu’il nous a transmis, les autorités locales de l’époque ont dû improviser une cartographie de la survie, réquisitionnant les vestiges militaires laissés par le Génie.
Un courrier officiel daté du 23 septembre 1941, signé par le Général-Directeur urbain de la Défense passive (un certain Gailland), plante le décor de cette urgence administrative. Adressée à Monsieur Camou, Ingénieur en chef des Travaux à la Mairie, cette missive que nous avons pu consulter exige la reconnaissance immédiate de deux abris importants dans le 7ème secteur (Cap de Croix), aménagés pendant les hostilités par l’État-Major. L’objectif est clair : inscrire ces lieux parmi les refuges « susceptibles d’être employés pour la mise à l’abri de la population des environs ».



Sous les stucs, les sacs à terre
D’après les fiches techniques minutieusement dactylographiées qui accompagnent ce dossier, c’est tout le sous-sol de Cimiez qui est alors passé au crible. Le navire amiral de cette flotte souterraine n’est autre que le Château de la Riviera, avenue Sainte-Colette. Les rapports de la Défense Passive décrivent un immeuble vide dont les « caves-sous-sols très spacieux » s’articulent en huit pièces séparées par des murs d’une épaisseur providentielle. La capacité est estimée entre 150 et 200 personnes. Détail glaçant qui rappelle que la guerre affleure sous les parterres fleuris : le document souligne qu’à quelques mètres dans le jardin, « des tranchées existent encore ».
Plus loin, du côté de l’avenue de Flirey, près du Pré Catelan, c’est la Villa Léo qui retient l’attention des inspecteurs. Selon le rapport de synthèse de l’Ilot 73, partagé par Laurent Icardo, le site abrite deux refuges distincts. Le premier, un ex-dépôt d’archives de l’État-Major, est carrément « creusé en plein roc de flanc » et renforcé de rondins, de tôles ondulées et de béton. Le second est un ancien poste d’écoute enfoui dans le jardin. La Défense Passive y évalue la jauge à une cinquantaine d’âmes. Enfin, près de la cascade du chemin de la Batterie, un troisième site est recensé : l’ancienne poudrière de l’Usine d’Ozone. Ce couloir en forme de « T », entièrement voûté et barré par une énorme porte en fer, offre une protection brute pour une centaine de personnes, compensant par son invulnérabilité l’absence inquiétante de sortie de secours pointée par les inspecteurs.
Le facteur humain et le tramway fou
Mais la grande force de ces documents exhumés réside dans la chair qu’ils donnent à cette bureaucratie de l’angoisse. L’organisation ne repose pas que sur du béton, mais sur des hommes. Le rapport met ainsi en lumière le dévouement de la société civile niçoise sous le régime de Vichy. Au Château de la Riviera, un certain Monsieur Gérard, gardien permanent qualifié de « très dévoué et sérieux », a déjà commencé à dégager la grande allée pour faciliter l’accès rapide de nuit au public lors d’un exercice d’alerte.
À la Villa Léo, c’est la petite histoire qui percute la grande. Le rapport mentionne les initiatives de Monsieur Accinelli, chef d’îlot, qui a sommairement aménagé les lieux avec quelques bancs dès l’Armistice. Mais c’est la proposition d’embauche du gardien qui prête à sourire jaune : le document suggère de nommer le chef d’équipe Antoine Icart à ce poste stratégique, précisant qu’il est « en meilleure santé » après avoir été… accidenté dans le déraillement d’un tramway de Cimiez. Un accident de la circulation comme macabre coup de pouce du destin pour obtenir un poste d’ange gardien souterrain.
L’héritage de la peur
Ces bouts de papier jaunis dressent un inventaire modeste mais vital : une journée de main-d’œuvre pour nettoyer des tranchées, la nécessité de fournir quelques « sacs à terre » pour obstruer des soupiraux, et l’achat de « lanternes abri » et de plaques indicatrices.
À travers ces lignes dactylographiées se dessine le portrait d’un Nice en sursis. Une ville où les locataires d’une villa cossue acceptaient de laisser leurs voisins investir leurs caves, et où l’on recyclait les poudrières en sanctuaires. En attendant que le ciel ne leur tombe sur la tête, les Niçois de 1941 s’organisaient, quartier par quartier, pour faire de leurs collines une forteresse intime.
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L’Histoire dort parfois au fond d’une malle, ou sous les fondations de votre immeuble. À l’image de Laurent Icardo, vous possédez des documents inédits sur la Défense Passive dans les Alpes-Maritimes ? Vos aïeux vous ont transmis des souvenirs de ces abris de fortune ? Ou peut-être avez-vous découvert une vieille porte blindée au fond de votre cave ?
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