Nucléaire européen: Rome choisit l’ombre américaine

Photo : Presidenza del Consiglio dei Ministri – Palazzo Chigi, 3 juin 2025. Licence CC BY-NC-SA 3.0 IT.
Photo : Presidenza del Consiglio dei Ministri – Palazzo Chigi, 3 juin 2025. Licence CC BY-NC-SA 3.0 IT.

Je suis Giorgia, je suis une femme, une mère, une chrétienne. Et je ne veux pas du bouclier atomique français au-dessus de ma tête. En cette ère de tensions globales, la présidente postfasciste du Conseil italien a choisi la manière forte pour signifier son refus : non, Rome ne partagera pas le parapluie nucléaire de Paris. Un camouflet pour Emmanuel Macron, dont la main tendue avait pourtant suscité l’intérêt de plusieurs capitales européennes.

Mais la prima donna ne s’arrête pas là. Non contente de snober l’ogive française, Giorgia Meloni a également décommandé le sommet franco-italien prévu en avril à Toulouse. Ouest-France révélait le 25 février que la rencontre, censée sceller la réconciliation transalpine, est reportée sine die – officiellement pour cause d’agenda surchargé et de G7 à préparer . Officieusement, les observateurs y voient un nouveau signe de cette « crispation » qui gangrène les relations entre les deux rives des Alpes.

Dommage, car l’ordre du jour toulousain avait de quoi faire saliver nos populations transalpines : on devait y parler de la convention pour le trafic ferroviaire de la Roya sur la ligne Vintimille-Breil-Cuneo. La France avait pourtant signé l’adoption de la convention le mois dernier, preuve que la machine administrative, elle, continue de tourner pendant que les politiques se font la gueule.

Alors, entre Paris et Rome, c’est l’heure de la grande lessive. Deux amoureux qui se bouffent le nez pour des opinions politiques divergentes, avec pour seule différence que, dans ce couple-là, le divorce se joue sur la place médiatique et que les frais de notaire – des deux côtés des Alpes – commencent à sérieusement s’accumuler. Reste à savoir qui craquera le premier pour un bisou sur la bouche ou si la ligne Vintimille-Breil-Cuneo finira par avoir la peau du couple franco-italien.

La main tendue de Paris

Parmi les candidats à cette dissuasion élargie, d’anciens pays vaincus de la Seconde Guerre mondiale comme l’Allemagne, historiquement contraints de composer avec un arsenal limité et très dépendant des US. Un héritage qui, dans le contexte actuel, ou l’Europe se retrouve coincées entre plusieurs guerres, pousse aujourd’hui Berlin et six autres nations (dont le Royaume-Uni, déjà doté) à chercher des garanties plus solides que les seules promesses de l’Otan.

Le niet de Rome

Mais pour Giorgia Meloni, l’équation est ailleurs. Entre liens industriels serrés avec la France dans le domaine de l’armement et refus catégorique d’une tutelle stratégique, la leader post-fasciste joue sa partition. Chrétienne assumée, elle brandit moins le dogma que le veto : pas de missiles français sous son ciel. Pas plus qu’elle n’entend voir Paris dicter la sécurité de la péninsule. Une position qui, dans une Europe où la guerre rôde, a des airs de petite musique souverainiste.

Hier, depuis la base sous-marine de l’Île Longue, en Bretagne, Emmanuel Macron a officiellement redessiné les contours de la dissuasion française. Dans ce lieu symbolique de la mémoire militaire européenne, le président a annoncé son intention d’augmenter les quelque trois cents têtes nucléaires de l’Hexagone et proposé d’étendre la protection française à ses partenaires européens. Une main tendue que huit pays – Allemagne, Royaume-Uni, Pologne, Pays-Bas, Belgique, Grèce, Suède, Danemark – ont déjà saisi.

L’Italie, elle, a décliné l’invitation. C’est Sandro Gozi, eurodéputé Renew Europe et secrétaire général des Démocrates européens, qui a lâché la information dans les colonnes de La Stampa ce mardi 3 mars 2026 : « Alors que huit pays européens choisissent d’entrer dans le noyau qui redessine la dissuasion du continent, l’Italie reste dehors. C’est un choix politique clair. »

Selon le concept de « dissuasion avancée » défendu par Paris, les pays partenaires pourraient accueillir des avions français dotés d’armes nucléaires et participer aux exercices et à la planification stratégique. En échange, ils passeraient automatiquement sous le parapluie atomique français – même si le commandement, lui, resterait l’affaire exclusive de l’Élysée. « Personne ne demande à l’Italie de construire un arsenal nucléaire, précise Gozi. Simplement d’accepter l’idée que la sécurité se partage. »

La realpolitik de Meloni

À Rome, on confirme officieusement le refus, mais on le justifie par des considérations moins stratégiques que politiques. D’abord, il y a la méfiance historique envers Emmanuel Macron, relation exécrable oblige. Ensuite, il y a Donald Trump. Alors que le locataire de la Maison-Blanche vient de lancer une offensive contre l’Iran – des drones ont frappé Chypre, rappelant que la guerre n’est jamais loin –, Meloni refuse tout geste qui pourrait être interprété comme une défiance envers Washington. La France, elle, ne cache plus ses doutes sur la fiabilité de l’engagement américain à protéger le Vieux Continent.

Dernier paramètre, et non des moindres : les élections. À un an du scrutin, avec une opinion publique italienne sensible aux sirènes pacifistes, et des rivaux de tous bords prêts à en découdre sur le thème de l’atome, la présidente du Conseil préfère éviter un débat explosif. « Elle veut prendre son temps, sonder les intentions réelles de l’administration Trump », glisse une source gouvernementale à La Stampa.

Résultat : l’Italie, pour l’instant, reste sur le quai. Pendant que ses voisins embarquent dans ce que certains appellent déjà le « club Macron », Rome choisit la prudence souveraine. En attendant de voir de quel côté le vent de l’histoire – et des urnes – finira par tourner.