Faire plier Vichy : l’exploit magistral des résistants au fort de la Revère

Des prisonniers au Fort de la Revère. Image envoyée par Laurent Icardo
Des prisonniers au Fort de la Revère. Image envoyée par Laurent Icardo

Perché au-dessus de la Méditerranée, entre Èze et La Turbie, le fort de la Revère offre aujourd’hui le visage lisse d’un belvédère paisible. Mais en 1942, ce nid d’aigle vichyste fut le théâtre de spectaculaires cavales d’aviateurs alliés. Entre tunnels clandestins, parties de volley-ball alibis et planques en chaussons à Nice, plongée dans une épopée azuréenne où la Résistance a magistralement nargué l’occupant.

C’est un dossier passionnant qui a atterri sur le bureau de zAlp. À travers une note de synthèse historique que nous a fait parvenir Laurent Icardo, ressurgit un épisode majeur mais méconnu de la guerre dans les Alpes-Maritimes. Le panorama à Èze y est à couper le souffle, mais pour les quelque 300 soldats et une trentaine d’officiers britanniques qui y sont parqués à partir de mars 1942, la vue sur la Grande Bleue a le goût amer de la captivité. Construit au XIXe siècle, le fort de la Revère a été transformé par le gouvernement de Vichy en geôle pour les aviateurs alliés abattus au-dessus de la France « libre », sous l’œil soupçonneux de la commission d’armistice italienne. Pourtant, ces murs de pierre vont devenir une véritable passoire.

Le volley-ball comme cheval de Troie

Les premières brèches dans ce dispositif sécuritaire ne se font pas à la force des armes, mais par la ruse. D’après le récit qui nous a été transmis, une première évasion est orchestrée dès mars 1942. Le mode opératoire est digne d’un roman d’espionnage : faux papiers fabriqués à partir de photographies des détenus, transit par les canalisations des sanitaires vers l’infirmerie, et sciage de barreaux. Sur les dix funambules qui se glissent le long d’une corde dans les fossés, la moitié parviendra à rejoindre l’Angleterre, tandis que les autres buteront sur la police vichyste à Nice et Monaco.

Mais le véritable chef d’orchestre de l’infiltration s’appelle Val Williams. Le document relate que ce résistant a l’audace d’organiser des séances de volley-ball au sein même du fort, sous le prétexte de conventions internationales. Ce cheval de Troie sportif lui permet de s’attirer la confiance des gardiens au point de ne plus être fouillé à l’entrée. C’est ainsi qu’il peut tisser sa toile directement avec les officiers, dont le capitaine britannique Bennett (le chef d’escadrille Higginson sous un nom d’emprunt), pour échafauder des plans plus ambitieux.

L’été de la taupe : 30 mètres sous les douves

Une première tentative souterraine menée par six hommes manque de tourner au fiasco dramatique lorsqu’un lieutenant, coincé dans la galerie, doit être abandonné. Les cinq autres, égarés dans la rocaille en direction de la Principauté, devront leur salut à de providentielles complicités monégasques — dont un policier motocycliste et un prêtre polonais — avant d’être exfiltrés vers Marseille.

Mais le coup de maître survient à la fin de l’été. Toujours selon la chronologie retracée par Laurent Icardo, la nuit du 23 au 24 août 1942 voit l’aboutissement de six semaines d’un labeur acharné : un tunnel de 30 mètres de long creusé sous les douves. Soixante-six aviateurs s’y engouffrent avant que l’alerte ne soit donnée au passage du soixante-septième. Trente-et-un parviendront à s’évanouir définitivement dans la nature, happés par les tentacules protecteurs des réseaux de l’ombre (F2, Libération-Sud, Combat et l’incontournable Pat O’Leary).

Des pantoufles sur la Prom’ : L’audace du huis clos niçois

La fuite n’est que le prologue de la survie. La synthèse historique souligne comment le centre névralgique de cette opération de sauvegarde se déplace alors dans les ruelles de Nice. Le texte mentionne notamment l’appartement de Denise et René Sainson, situé derrière l’église Saint-Pierre-d’Arène, où de nombreux évadés trouvent refuge. Un huis clos étouffant s’installe : les militaires doivent vivre terrés pendant des mois, se déplaçant en pantoufles pour tromper la vigilance du voisinage.

Pourtant, la pression de l’enfermement pousse parfois à l’insouciance. La note évoque l’existence d’un cliché exceptionnel — attribué aux fonds du Musée de la Résistance — qui témoigne d’un pied de nez surréaliste à l’occupant : en décembre 1942, on y verrait la résistante flanquée de plusieurs aviateurs alliés, prenant la pose en plein jour sur la Promenade des Anglais… devant des soldats italiens en armes. Une image qui cristallise à la fois l’extrême vulnérabilité de ces réseaux et leur irrépressible audace.

Le prix du sang et la route de l’exil

Le document retrace enfin l’objectif final de ces exfiltrations en petits groupes : l’Espagne, via le franchissement périlleux des Pyrénées, l’internement au camp de Miranda, puis le rapatriement par Gibraltar. Des hommes comme les sergents McLarnon, Burrell ou Porteous connaîtront des fortunes diverses, finissant la guerre dans des geôles allemandes.

Mais dans les Alpes-Maritimes, la machine de répression finit par broyer ceux qui ont risqué leur vie pour la liberté des autres. Le récit rappelle le tribut effroyable payé par ces réseaux : René Sainson est raflé par la Gestapo en novembre 1943. Déporté, il s’éteint à Mauthausen en 1944, tandis que Denise est contrainte à une fuite éperdue.

Aujourd’hui, si une rue de Nice porte le nom de René Sainson depuis 1946, le fort de la Revère continue de veiller en silence sur la Méditerranée. Ses vieilles pierres abritent l’écho d’une solidarité transfrontalière où, de Monaco à l’Espagne en passant par Nice, l’arc azuréen a su se faire terre de résistance et de liberté.