L’ombre du Général : quand le « droit à la haine » s’organise aux portes de la France

Roberto Vannacci, figure de proue de la droite radicale italienne. Entre revendication du « droit à la haine » et théories sur la remigration, le militaire bouscule l'équilibre politique transalpin. | © Union européenne 2025
Roberto Vannacci, figure de proue de la droite radicale italienne. Entre revendication du « droit à la haine » et théories sur la remigration, le militaire bouscule l'équilibre politique transalpin. | © Union européenne 2025

De la lagune romaine aux confins de la Riviera et du Piémont, une nouvelle force politique avance à pas de loup, bousculant les équilibres transalpins. En rupture de ban avec la Ligue de Matteo Salvini, le sulfureux général Roberto Vannacci a lancé en février dernier « Futuro Nazionale ». Un mouvement ultraconservateur qui revendique sans complexe la « remigration » et s’enracine méthodiquement à Vintimille et dans la province de Coni. Face à une droite gouvernementale jugée trop tiède, l’ancien parachutiste rebat les cartes d’un échiquier politique où la gauche italienne, en pleine remontée, pourrait bien tirer son épingle du jeu.

Le coup de force institutionnel a eu lieu loin des champs de bataille, dans le feutré d’une étude notariale romaine. Comme le rapporte la chaîne d’information Sky TG24, c’est là que le général Roberto Vannacci, épaulé par quelques transfuges de la Ligue (Lega), a acté au mois de février 2026 la création de son propre parti : Futuro Nazionale. Une naissance politique qui secoue l’Italie et dont l’onde de choc vient désormais heurter directement l’arc transfrontalier. Le militaire l’affirme sans détour à la télévision : la droite italienne actuelle est « délavée » et lui s’inspire du général de Gaulle pour mener un « nouveau Risorgimento ».

Mais qui est l’homme qui fait trembler les états-majors italiens ? Le profil est martial et bardé de diplômes. Le parcours du natif de La Spezia, détaillé par ses notices biographiques officielles, impose d’abord une certaine rigueur institutionnelle : titulaire de trois masters, il a commandé les prestigieux régiments parachutistes Col Moschin et Folgore, et a dirigé la Task Force 45 en Afghanistan ainsi que le contingent italien en Irak. L’homme fut même attaché de défense à l’ambassade d’Italie à Moscou jusqu’en 2022.

La bascule s’opère à l’été 2023 avec la publication de son livre autoproduit, Le monde à l’envers. L’ouvrage, au cœur d’une tempête médiatique, lui vaudra une suspension de l’armée pour onze mois — l’institution estimant qu’il compromettait le principe de neutralité des forces armées —, mais lui offrira un tremplin vers le Parlement européen sous les couleurs de la Ligue en 2024. Le divorce avec le parti de Matteo Salvini, consommé en ce début d’année 2026, marque le lancement de sa propre machine de guerre électorale en vue des législatives de 2027.

Un florilège de la provocation assumée

Derrière la figure de l’officier supérieur, le discours politique de Futuro Nazionale distille une idéologie radicale, théorisée et assumée. Une ligne éditoriale que le média Le Grand Continent a méthodiquement documentée en exhumant les déclarations les plus glaçantes de l’eurodéputé.

Le ton est donné sur la question des minorités. S’adressant à la communauté homosexuelle, Vannacci assène : « Chers homosexuels, vous n’êtes pas normaux, faites-vous une raison ! La normalité, c’est l’hétérosexualité. » La rhétorique du général puise volontiers dans le révisionnisme historique, n’hésitant pas à qualifier Benito Mussolini d’« homme d’État au même titre que Cavour ou Staline ». La fibre nationaliste se teinte également de considérations ethniques, comme lorsqu’il fustige la volleyeuse italienne noire Paola Egonu, arguant que « ses traits somatiques ne représentent pas l’italianité ».

Rien n’échappe au pilonnage verbal du militaire, pas même les principes constitutionnels fondamentaux. Dans ce que Le Grand Continent rapporte de ses écrits, il théorise la ségrégation scolaire en suggérant des « classes aux caractéristiques séparées » pour les élèves handicapés intellectuels. Plus vertigineux encore, il milite publiquement pour la banalisation de la violence verbale : « Si c’est l’ère des droits, alors […] je revendique haut et fort le droit à la haine et au mépris et de pouvoir les manifester librement. »

Sur le plan de la sécurité publique, la doctrine de Futuro Nazionale se veut expéditive. D’après un récent compte-rendu de L’Espresso, le général a récemment proposé des amendements législatifs réclamant un « bouclier pénal » pour les forces de l’ordre, exigeant que l’usage des armes ne soit plus soumis au principe de la légitime défense proportionnelle. « Il ne peut y avoir de proportionnalité entre policier et criminel », a-t-il déclaré, justifiant qu’en cas de fuite lors d’un contrôle, « l’usage des armes doit être permis ».

Vintimille et le Piémont, nouvelles têtes de pont

Cette rhétorique incendiaire ne reste pas confinée aux plateaux de télévision romains. Elle s’organise et se structure physiquement aux portes de la France, s’ancrant dans des territoires voisins bien connus des Maralpins.

Dans la province d’Imperia, la mobilisation s’affiche en pleine rue et passe à la vitesse supérieure. Le journal local Riviera24 rapporte qu’à la mi-avril, les militants de Futuro Nazionale ont déployé des stands d’information (les fameux « gazebos » italiens) en plein cœur de Vintimille, mais aussi dans l’arrière-pays, à Isolabona. Mais l’offensive va bien plus loin. Selon les informations récemment publiées par SanremoNews, le mouvement tisse sa toile de manière « capillaire » sur toute la Riviera avec l’ouverture de comités à Sanremo, Bordighera, Imperia, Arma di Taggia et jusque dans la vallée de l’Argentina. Plus inquiétant pour ses adversaires, le parti siphonne l’appareil politique local : d’anciens cadres de la Ligue de Matteo Salvini ont sauté le pas, à l’image de Giulio Ambrosini, ex-secrétaire provincial du parti, ou de Guido Pregnolato, ancien commissaire de la section sanrémasque. Une structuration méthodique, impulsée par une récente visite du général à Sanremo, destinée à mettre les troupes en ordre de bataille avant le premier congrès national du parti prévu les 13 et 14 juin à Rome.

La stratégie de maillage territorial est identique dans la province de Cuneo. Dans un article paru le 13 avril, L’Unione Monregalese relate la tenue du premier rassemblement officiel des comités piémontais du parti à Villafalletto. Le maillage y est déjà dense, avec des antennes opérationnelles à Alba, Coni, Saluzzo et Cavallermaggiore. Preuve de l’importance stratégique accordée à cette région frontalière, Roberto Vannacci a lui-même tenu à intervenir par appel vidéo en direct lors de la réunion pour galvaniser ses troupes locales.

La base idéologique proposée à ces nouveaux militants tient en six lettres, détaillées sur le site officiel du parti et résumant le dogme de Vannacci : l’acronyme « V.I.T.A.L.E » (Vertu, Identité, Traditions, Amour, Liberté, Excellence). Un manifeste qui promet l’ordre, exalte la famille traditionnelle et fait de la « remigration » (le retour forcé des immigrés) un totem politique, au point que Vannacci a boycotté mi-avril un sommet européen de l’extrême droite à Milan, accusant ses anciens alliés de la Ligue d’avoir « peur de faire la droite » en édulcorant ce thème, précise L’Espresso.

Le Général, faiseur de rois face à une gauche en embuscade

Si l’implantation de Futuro Nazionale inquiète, c’est que son poids électoral, bien que minoritaire, est en passe de devenir arithmétiquement décisif pour les élections générales de 2027.

Selon les données agrégées à la mi-avril par l’institut YouTrend et relayées par le quotidien Il Messaggero, le paysage politique national est coupé en deux blocs qui font jeu égal. Et une dynamique surprenante se dessine : le centre-gauche a le vent en poupe. Le Parti Démocrate (le Partito Democratico ou « PD », principale force d’opposition et équivalent de la gauche de gouvernement) remonte en flèche dans les sondages pour atteindre 22 % à 22,4 % d’intentions de vote, capitalisant notamment sur les difficultés du gouvernement en place et la chute de ses alliés du Mouvement 5 Étoiles (tombés à environ 13 %).

En face, le parti de la Première ministre Giorgia Meloni, Fratelli d’Italia, reste la première force du pays mais accuse un recul, évalué à 26,7 % par une récente étude publiée dans le Corriere della Sera et décryptée par L’Espresso. Dans ce mouchoir de poche électoral, rythmé par le nouveau système proportionnel avec prime de majorité, le sort du pays ne tient plus qu’à un fil.

L’analyse de L’Espresso est formelle : crédité de 3 % des intentions de vote, Futuro Nazionale détient les clés du palais Chigi. Si Roberto Vannacci accepte de faire alliance avec le centre-droit, il leur garantit la victoire et la majorité absolue à la Chambre des députés (environ 229 sièges contre 157). En revanche, si le général décide de faire cavalier seul et dépasse le seuil fatidique des 3 %, c’est l’alliance de gauche qui emporterait la prime de majorité (227 sièges contre 149 pour la droite).

Une équation politique redoutable. En théorisant l’intransigeance et en structurant sa colère jusque dans les vallées piémontaises et ligures, le général Vannacci pourrait bien être celui qui, par jusqu’au-boutisme, déroulera le tapis rouge au retour de la gauche au pouvoir en Italie.