Hier encore, la brume a enveloppé Turin en mémoire du 4 mai 1949. Il y a soixante-dix-sept ans, un avion transportant l’équipe mythique du « Grande Torino » s’écrasait contre la basilique de Superga, après avoir longé notre littoral maralpin. Un drame national qui a fauché l’insouciance d’une Italie en pleine reconstruction. Retour sur un mythe pulvérisé en plein vol.
Le grondement des moteurs qui se perd dans le brouillard, puis, soudain, le grand silence. Comme le relate avec émotion le Quotidiano Piemontese dans son édition commémorative de ce début mai, le 4 mai 1949 reste gravé comme l’une des tragédies les plus foudroyantes de l’histoire du sport. En s’écrasant sur les hauteurs de Turin, le Fiat G.212 de la compagnie ALI n’a pas seulement tué trente-et-une personnes : il a décapité le symbole d’un pays qui renaissait de ses cendres.
Un linceul de brume au bout de l’arc méditerranéen
L’histoire avait pourtant commencé sous le soleil lusitanien. La veille du drame, l’équipe piémontaise s’était inclinée (4-3) à Lisbonne lors d’un match amical organisé en soutien au capitaine du Benfica, Francisco Ferreira. D’après les plans de vol et les données aéronautiques d’époque exhumés par les archives historiques, le vol de retour devait être une formalité. Après une escale à Barcelone, le trimoteur a longé notre bassin de vie, survolant successivement Toulon, Nice, Albenga puis Savone.
C’est à ce niveau de la côte ligure que l’appareil bifurque vers le nord pour entamer son approche finale vers le Piémont. Mais selon les rapports météorologiques documentés de l’aéroport d’Aeritalia, le ciel s’est refermé. Rafales de vent, pluie battante, visibilité réduite à quarante mètres : l’enfer blanc. Alors que les pilotes amorcent leur virage vers la piste, une défaillance technique et des vents cisaillants scellent leur destin. Les données d’enquête post-crash révèlent la sombre probabilité d’un altimètre bloqué sur 2 000 mètres. À 17h03, l’avion, lancé à 180 km/h, s’encastre dans le mur de soutènement de la basilique de Superga, perchée à 669 mètres d’altitude.
La roulette russe du destin
Il n’y a eu aucun survivant. L’inventaire macabre, recensé minutieusement par la documentation sportive italienne, donne le vertige. Outre l’équipage, la catastrophe emporte dix-huit joueurs, des dirigeants, le staff technique et trois figures de la presse sportive : Renato Casalbore (fondateur de Tuttosport), Renato Tosatti (Gazzetta del Popolo) et Luigi Cavallero (La Nuova Stampa). Selon les mémoires du football transalpin, c’est à Vittorio Pozzo, ancien sélectionneur de la Nazionale, qu’incomba la tâche insoutenable d’identifier les corps déchiquetés de ceux qu’il avait lui-même dirigés.
Dans cette hécatombe, le destin a joué aux dés. Les archives soulignent l’ironie cruelle de ceux qui ont échappé à la mort pour de banales raisons du quotidien. Le défenseur Sauro Tomà, opéré du ménisque ; le président Ferruccio Novo, cloué au lit par une pneumonie ; ou encore Tommaso Maestrelli, privé de vol à cause d’un passeport périmé, ont vu leur vie sauvée par un détail.
Dans les décombres fumants, on retrouva les valises des stars, dont celle de Valentino Mazzola, l’iconique capitaine. Comme le rappelle le Quotidiano Piemontese, le Torino des années 1940 n’était « pas seulement une équipe de football, mais une machine parfaite », lauréate de cinq scudetti consécutifs et fournissant l’ossature quasi exclusive de l’équipe nationale.
L’éternel écho de la colline
L’onde de choc fut cataclysmique. Le 6 mai 1949, jour des funérailles, la capitale sabaudienne s’est figée. Les chroniques de l’époque attestent que plus de 600 000 personnes ont bravé la pluie et la boue pour accompagner les cercueils. Le traumatisme s’est imprimé si profondément dans la psyché nationale que, comme l’indiquent les registres de la fédération, la sélection italienne refusera de prendre l’avion l’année suivante pour se rendre au Mondial brésilien, préférant une épuisante traversée en bateau de deux semaines.
Aujourd’hui, alors que les commémorations de la soixante-dix-septième année s’achèvent, le rituel demeure immuable. Chaque 4 mai, rapporte la presse piémontaise, l’actuel capitaine du club monte à Superga pour y lire, un à un, le nom de ses prédécesseurs fauchés en pleine gloire.
C’était un rêve partagé. Et, en ce dramatique après-midi de mai, sous un ciel de plomb, ce rêve s’est brisé à jamais.
