M’en bati, sieu hashtag

Futur ex-emblème de la baie des Anges ? Le célèbre totem #ILoveNice, dans le collimateur de la nouvelle mairie, déchire les Niçois. (Photo : zAlp)
Futur ex-emblème de la baie des Anges ? Le célèbre totem #ILoveNice, dans le collimateur de la nouvelle mairie, déchire les Niçois. (Photo : zAlp)

C’est le comble de la contradiction azuréenne. Alors que l’aéroport de Nice repousse frénétiquement ses murs pour biberonner un flux mondialisé de vacanciers, un vent de fronde cocardier souffle sur l’esplanade de Rauba-Capeu. Dans le viseur de la nouvelle municipalité : l’intouchable sculpture #ILoveNice. Jugée trop anglophone, esthétiquement encombrante ou idéologiquement suspecte, l’œuvre cristallise le décalage fascinant entre une métropole qui vit sous perfusion de ses 12 millions de visiteurs annuels et des riverains tiraillés entre nostalgie et agacement. Chronique d’une tempête dans un verre de pastis.

C’est une petite phrase qui a fait l’effet d’un galet violemment jeté dans la Méditerranée. Invité le 29 avril dans la matinale de BFM Nice Côte d’Azur, Auguste Verola, fraîchement nommé deuxième adjoint à la Culture du maire Éric Ciotti, a lâché une proposition pour le moins iconoclaste. « Ça va peut-être choquer un peu les gens, mais j’aimerais qu’on supprime le #ILoveNice du quai des États-Unis », a-t-il déclaré le plus sérieusement du monde.

Comme le détaille Nice-Matin sous la plume de Romain Béal, l’élu justifie cette sortie par un double argumentaire de choc : l’encombrement visuel et, par-dessus tout, une allergie carabinée à la langue de Shakespeare. L’adjoint milite ainsi pour une reconquête linguistique totale de la baie des Anges. « J’aimerais qu’on revienne à du français », a-t-il insisté, avant de dévoiler son alternative créative pour remplacer l’imposant hashtag : un simple « cœur, et Nice ». Une fulgurance conceptuelle qu’il souhaiterait installer « plus bas, parce que ça coupe la perspective ».

Cette soudaine volonté de francisation est également disséquée par Le Figaro Nice, qui rappelle à quel point l’élu semble agacé par cette omniprésence numérique. « Je ne vois pas ce que l’anglais vient faire là au-milieu. Ce hashtag, on le retrouve sur un tas de papiers et d’affiches. Qu’est-ce que ça vient faire sur les papiers de la mairie ? », s’offusque-t-il, selon des propos relayés cette fois par Myriam Roques-Massarin pour Ici – Radio France. La chasse au croisillon est ouverte.

Le paradoxe de la carte postale et des persiennes mi-closes

L’offensive d’Auguste Verola met en lumière une délicieuse schizophrénie locale. D’un côté, la capitale azuréenne déroule le tapis rouge, bétonne et étend les terminaux de son aéroport pour accueillir les cohortes de la mondialisation. De l’autre, elle se découvre une soudaine phobie de l’anglicisme sur ses trottoirs.

Il faut pourtant se rendre à l’évidence : la structure #ILoveNice est d’une inutilité absolue au quotidien du Niçois de souche. Elle ne résout pas la densité du trafic sur la Prom’, ni l’inflation immobilière. Mais elle est devenue ce point de convergence indispensable, ce graal photographique pour le touriste estival qui a désespérément besoin d’un totem pour valider son existence sur les réseaux sociaux. Un repère pour visiteurs, en somme, qui s’inscrit dans le cahier des charges de n’importe quelle métropole balnéaire moderne.

Sur les plateformes numériques, la foire d’empoigne, dont plusieurs médias se sont fait l’écho, illustre parfaitement la fracture. Il y a d’abord les gardiens du temple, fervents défenseurs d’un repli identitaire, qui observent souvent l’évolution de leur ville à travers les fentes rassurantes de leurs persiennes mi-closes : « Pour commencer, en niçois ! », s’exclame un internaute, vite rejoint par un autre qui estime qu’« en niçois, ça aurait tout son sens et tout le monde comprendrait ».

Vient ensuite la frange des esthètes exaspérés : « C’est horrible », tranche l’un d’eux, « Que M. Ciotti nous fasse la grâce d’enlever cette horreur ». Une autre fustige un « horrible panneau qui cache une des plus belles vues du monde », quand un commentateur pointe, non sans perfidie, que « le côté patriote, en bleu blanc rouge, ne colle pas avec la langue utilisée ».

Face à ce front du refus, le bloc pragmatique tente péniblement de ramener un peu de rationalité économique dans le débat. « En quoi cela vous embête ? », s’interroge une résidente, osant la comparaison avec « Pise et sa tour penchée » ou « Paris avec la tour Eiffel ». Un autre rappelle l’évidence avec une moue numérique consternée : « Des centaines de touristes photographient ce I Love Nice […] Il faut rappeler que l’anglais est la langue internationale ».

Car c’est bien là que le bât blesse : remplacez l’anglicisme par un dialecte régional, et le touriste débarquant du Wisconsin ou de Shanghai passera son chemin sans même ralentir l’allure. Une nuance pragmatique qui pèse lourd dans la balance d’une économie ultra-dépendante de ses voyageurs, mais qui semble glisser sur les tenants de la tradition.

Un grand effacement sous couvert de traditions ?

Au-delà de la picrocholine querelle de clocher, le démontage du #ILoveNice toucherait à une corde éminemment politique et sensible. L’installation n’est pas qu’un vulgaire bout de plastique destiné aux influenceurs. Comme l’a vivement rappelé l’ancien premier adjoint Anthony Borré sur son compte Facebook, la structure bleu-blanc-rouge n’est pas « un décor pour touristes ». Conçue fin 2016 sous l’ère de l’ancien maire Christian Estrosi, en réponse au traumatisme de l’attentat du 14-Juillet, l’œuvre est « née dans un moment de douleur immense » pour signifier « notre refus de céder à la barbarie ». S’agaçant qu’on réduise l’installation à un simple débat linguistique, il rappelle qu’elle fait désormais partie de la « mémoire collective ». Et l’ancien élu de cingler : « C’est cela, l’ambition culturelle que l’on nous propose pour Nice ? » Effacer le hashtag reviendrait-il à effacer l’héritage de l’ancienne municipalité ?

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que l’œuvre subit les foudres des puristes. L’édition de mercredi de Nice-Matin nous rafraîchit opportunément la mémoire : en 2022, L’Observatoire des libertés, une association de défense de la langue française, avait déjà traîné la mairie devant le tribunal administratif pour exiger la mort de cet anglicisme. En vain. À l’époque, le maire Christian Estrosi s’était érigé en bouclier, fustigeant une « ignoble provocation […] alors même que nous sommes en plein procès de l’attentat ».

Mais l’époque a changé. Aujourd’hui, le basculement de la mairie dans l’escarcelle d’Éric Ciotti semble ouvrir la voie à un détricotage en règle, où la nostalgie sert de boussole politique. Le « retour à la normale » ne se limite d’ailleurs pas aux hashtags. Comme le rappelait zAlp en s’appuyant sur de récentes déclarations du nouveau maire dans Nice-Presse, cette doctrine s’applique avant tout à l’urbanisme : pourfendant les « errements parisiens d’Anne Hidalgo », la municipalité assume désormais un franc retour en grâce de la voiture, promettant de rétablir les doubles sens automobiles sur les quais au détriment des vélos, et d’instaurer la gratuité du stationnement.

Le sort du #ILoveNice est désormais suspendu aux lèvres du maire Éric Ciotti, qui, selon son adjoint à la Culture, s’est pour l’instant contenté d’un très prudent « on va voir ». « Mais j’espère gagner là-dessus ! », plastronne Auguste Verola, « J’ai Nice au cœur depuis ma naissance […] Alors le cœur, et Nice, j’y tiens beaucoup ».

En attendant que l’Hôtel de Ville ne scelle le destin linguistique et urbain de l’esplanade, la horde de touristes continue de faire le pied de grue sous le cagnard de Rauba-Capeu. Ignorant tout des tempêtes politiques et des aigreurs locales, ils sourient, ils cliquent, ils postent. En anglais, bien évidemment.