Un jour, appeler les secours en montagne pourrait coûter cher

Un hélicoptère de la Sécurité Civile © P. De Sousa / Sécurité civile
Un hélicoptère de la Sécurité Civile © P. De Sousa / Sécurité civile

Il y a des mots qui tiennent lieu de pacte. Secours. Montagne. Et, en France, ce troisième terme qu’on ne prononce presque plus tant il paraît évident : gratuité. On se blesse, on appelle, on vient. Pas de guichet, pas de “veuillez patienter”, pas de terminal bancaire au bout de la corde.

Sauf qu’au Palais Cambon, la Cour des comptes vient de remettre le sujet au milieu du sentier : le secours en montagne “fonctionne de manière efficace”, mais il coûte de plus en plus cher, s’organise à trop de mains, et avance avec des compteurs pas toujours fiables. Et, à l’horizon 2027-2028, l’institution juge “légitime de remettre en question le principe de gratuité” et demande qu’une réflexion soit engagée, avec, le cas échéant, une facturation totale ou partielle et des sanctions plus effectives contre les comportements à risque ou les recours abusifs.

Plus de monde, plus de pratiques, plus d’accidents

La montagne a changé de public — et de rythme. La Cour décrit une “forte augmentation” de la pratique sportive et sa “diversification”, avec des disciplines plus risquées, sur un terrain rendu plus instable par le dérèglement climatique. Résultat : +44% d’interventions depuis 2015.

En 2024, l’activité se compte en milliers d’alertes et de brancards : près de 9 912 interventions selon l’estimation retenue par la Cour, pour un coût moyen “au minimum” de 10 780 € par opération.
Nos Alpes, qui a déjà raconté le débat, rappelle l’ordre de grandeur : environ 9 910 opérations en 2024, 9 835 personnes secourues, 266 victimes, et une hausse de dépenses estimée à +55% sur dix ans.

Derrière ces chiffres, il y a une évidence qui dérange : le secours n’est pas un bouton “reset”. C’est une machine lourde, spécialisée, qui se déplace dans un monde vertical.

L’hélico, cet accélérateur de dépenses

La montagne, c’est la distance — et la distance, souvent, c’est l’air. La Cour rappelle que 80 à 90% des interventions nécessitent un transport héliporté, pour un volume annuel supérieur à 6 000 heures de vol, assuré par les flottes de la gendarmerie et de la sécurité civile.

Dans le coût complet estimé à près de 110 M€ en 2024, 43% seraient imputables aux moyens aériens.
Et la Cour insiste : la répartition des bases et des implantations n’a pas bougé depuis 2011, alors que les appareils ont évolué et que d’autres acteurs (comme les HéliSMUR) sont désormais mobilisés. Elle plaide pour une “révision générale” des implantations, une harmonisation des méthodes de calcul des heures de vol, et des critères plus objectifs encadrant le recours à l’aérien.

Traduction : aujourd’hui, on vole beaucoup, on paie beaucoup, et on ne sait pas toujours comparer proprement ce que coûte vraiment une heure d’hélico d’un département à l’autre.

Trop d’acteurs, pas assez de boussole commune

Sur le papier, la France est forte : des unités professionnelles, une expertise reconnue, des délais resserrés en zones difficiles d’accès.
Dans l’organisation, c’est plus touffu. PGHM, CRS montagne, SDIS, SAMU, moyens aériens… Une “multiplicité” d’acteurs, “parfois en concurrence”, qui génère “redondances”, “tensions” et “inefficiences” dans la dépense publique.

La Cour chiffre le dispositif : 1 093 agents spécialisés dans 19 départements de montagne, dont 752 secouristes, avec des niveaux d’activité très hétérogènes selon les unités.
Et elle pose la question qui fâche, sans la formuler comme telle : à force de multiplier les uniformes, ne finit-on pas par multiplier les doublons ?

Elle propose plusieurs scénarios de rationalisation : unification des unités, ou — à défaut — retrait de la compétence aux SDIS, nouvelle répartition des zones d’intervention selon une logique de massif, optimisation des moyens au sein de chaque force.
On sent le mot qui flotte au-dessus de tout ça : qui commande ? Et, juste derrière : qui paie ?

Des données fragiles, une prévention à muscler

Autre problème : compter. La Cour pointe un manque de fiabilité et d’exhaustivité des données du SNOSM, lié à l’hétérogénéité des pratiques de catégorisation entre unités. Or sans statistiques solides, tout devient un débat d’opinions : “les gens abusent”, “les gens prennent plus de risques”, “c’était mieux avant”… et personne ne tranche autrement qu’à l’instinct.

La Cour, elle, tranche sur un point : la prévention doit monter en puissance. Elle cite l’efficacité d’actions passées (port du casque, équipements de sécurité avalanche) et demande des campagnes de communication plus appuyées, notamment vers les publics “les moins sensibilisés”.

Autrement dit : avant de sortir la calculette au bout du sentier, il faudrait déjà éviter que le sentier se transforme en salle d’attente.

La gratuité, ce symbole — et ce “serpent de mer”

Vient le mot tabou : facturer. La Cour ne dit pas “il faut rendre payant”. Elle dit : le coût grimpe, la dépense publique est sous contrainte, donc il devient “légitime” de remettre en question le principe de gratuité et d’envisager, dans certaines situations ciblées, une facturation totale ou partielle — à condition de prévoir des tarifs, des mécanismes d’assurance et un recouvrement efficace.

Nos Alpes, de son côté, résume l’ambiance : débat relancé au Sénat, fracture entre partisans du maintien de la gratuité comme “droit des utilisateurs” et tenants d’un changement de modèle. Le média évoque même un objectif 2028 pour l’introduction d’une forme de facturation (hors domaines skiables équipés), en citant des pistes inspirées de la Suisse (paiement et assurance) ou d’une solution intermédiaire proche de pratiques italiennes (facturation dans certains cas, notamment imprudence ou violation d’interdictions).

Le nœud, au fond, n’est pas seulement budgétaire. Il est moral.

Si tu fais payer, tu prends le risque d’un effet pervers : hésiter à appeler, attendre “encore un peu”, basculer du bobo gérable au drame. Si tu ne fais jamais payer, tu prends l’autre risque : banaliser l’appel, déplacer sur le contribuable la note des comportements les plus irresponsables — et, au passage, laisser filer une dépense que personne ne pilote vraiment.

Entre les deux, la Cour glisse sa ligne : mieux compter, mieux organiser, mieux prévenir… et, seulement ensuite, ouvrir la porte à une facturation ciblée et à des sanctions plus effectives contre les abus.

La question que le rapport laisse en suspens

La montagne est devenue un terrain de loisirs massif, mais le secours reste un service d’exception. Une sorte de “service public en dénivelé”, avec ses héros discrets, ses hélicos, ses formations, ses rivalités d’implantation, ses budgets invisibles.

Le rapport de la Cour des comptes, derrière ses chiffres, pose une question simple : qu’est-ce qu’on veut protéger, exactement ?
Un principe (la gratuité), une efficacité (intervenir vite), une équité (ne pas faire payer la peur), ou une responsabilité (ne pas subventionner l’imprudence) ?

Dans l’idéal, tout à la fois. Dans le réel, il faudra choisir un ordre. La Cour propose le sien : d’abord la prévention et la rationalisation, ensuite — peut-être — la facture. La montagne, elle, ne changera pas : elle restera belle, dangereuse, et indifférente à nos arbitrages.