Radars: de Nice à Turin, la guerre des « aspirateurs à points » n’a pas de frontière

Image générée par intelligence artificielle, illustration.
Image générée par intelligence artificielle, illustration.

Ils sont lààà, ils sont dans nos campagnes, dans nos villes. On a tous en tête cette vidéo de 2017, Marine Le Pen chevrotante face à Macron, pastichant malgré elle Les Envahisseurs lors du débat de l’entre-deux-tours. Une migraine ophtalmique, avait-on excusé. Passé l’anecdote, la petite musique, elle, est restée. Elle a même changé de décor.

Aujourd’hui, « ils sont partout » sur nos routes. Dans le 06, à Imperia, Cuneo ou Turin. « Eux », ce sont les radars…

Car ils sont aussi partout, ces « aspirateurs à points », ces « broyeuses à permis » comme les appellent les nouveaux résistants du bitume. Dans le 06, dans la province d’Imperia, à Cuneo ou à Turin. Sur les routes nationales comme dans les villages. Et leur récent déploiement technologique – capables désormais de verbaliser le téléphone au volant ou l’absence de ceinture grâce à l’IA – a rallumé la mèche chez tous ceux qui confondent liberté de conduire et droit de mettre les autres en danger.

« Eh mais on ne peut plus conduire sereinement ! », claironne la rumeur publique, reprise en chœur par ceux qui voient dans chaque flash une attaque personnelle de l’État. On cherche encore la « sérénité » d’un type qui double par la droite sur l’autoroute en envoyant un SMS, la ceinture détachée. Le problème, c’est que ce ne sont pas des « envahisseurs » qu’il faut débusquer, mais des comportements. Et si les caboches les plus dures restent imperméables à la prévention, il ne reste que l’amende, ce petit bout de papier que chacun de nous a déjà serré dans le poing en maudissant le fisc. Une amende qui, accessoirement, finance en partie les services publics que certains aimeraient démanteler. Le ridicule, décidément, ne tue pas. Il verbalise.

Petite enquête sur les radars du 06

Ils sont partout. Sur la Prom’, sur la Voie Mathis, dans les virages de l’arrière-pays. Leur déploiement, ces derniers mois, a rallumé la mèche chez tous ceux qui confondent liberté de conduire et droit de mettre les autres en danger.

Alors combien sont-ils, exactement, dans les Alpes-Maritimes ? On a fouillé les chiffres.

La base. Côté État, la parole est rare. Mais les données, elles, sont publiques. Sur la plateforme data.gouv.fr, le ministère de l’Intérieur publie la liste exhaustive de tous les radars fixes du territoire. Dernière mise à jour : octobre 2024. Pour le 06, le compteur s’arrête à 61. Des classiques, des discriminants, des tourelles, des urbains. De quoi flasher dans toutes les configurations.

La piqûre de rappel. Sauf que le parc, lui, continue de s’agrandir. Le 9 juillet 2025, Nice-Matin révélait que la préfecture préparait l’arrivée de trois nouveaux appareils. « Le plan a pris du retard au niveau national, mais on a bénéficié d’un lot de trois radars pour la rentrée », expliquait alors Aurélie Lebourgeois, directrice de cabinet du préfet.

Quelques jours plus tard, Actu.fr, le 16 juillet 2025 précisait qu’avant même ces ajouts, le département comptait déjà 59 radars. Soit une petite différence de deux unités avec le fichier national – sans doute une question de date de prise en compte.

Les fantômes. Restent les autres. Ceux qu’on ne voit pas. Depuis septembre 2025, les Alpes-Maritimes tournent avec deux à trois voitures-radars privatisées. Des véhicules banalisés, qui roulent, flash sans flash, et verbalisent le téléphone, la ceinture, les distances de sécurité.

Le total, donc. 61 (base officielle) + 3 (nouveaux fixes) = 64 caboches. Plus deux ou trois fantômes qui arpentent les routes. Le tout pour un département qui ne cesse de s’étendre, de voir sa population grossir, et où la voiture reste reine.

Alors oui, on peut râler. Dire qu’on ne peut plus conduire sereinement. Mais on cherche encore la sérénité d’un type qui double par la droite sur l’A8 en envoyant un SMS, la ceinture détachée.

Le ridicule, décidément, ne tue pas. Il verbalise.

Imperia, 27 autovelox installés dans la province


Autovelox. Dans la province voisine, le recensement national en a dénombré 27. Mais entre les appareils « régularisés », ceux qui flashent dans l’illégalité et les communes qui continuent d’empocher, la guerre des amendes est loin d’être finie.

De l’autre côté de la frontière, c’est le même air qui joue. Eux aussi ont leurs « aspirateurs à points », leurs « broyeuses à permis ». Sauf qu’ici on les appelle autovelox et qu’ils ont déclenché, ces derniers mois, leur propre feuilleton judiciaire.

Le chiffre : 27. C’est le résultat du recensement national imposé par le ministère des Infrastructures. Fin novembre 2025, toutes les communes devaient déclarer leurs appareils. Dans la province d’Imperia, on en compte précisément 27, détaille La Stampa le 30 novembre 2025. Imperia en a déclaré cinq, Sanremo quatre, Ventimiglia six. Sans compter les deux « tutor » sur l’A10, ces radars de vitesse moyenne qui flashent entre Celle Ligure et Albisola (dans la province de Savona).

Le cas qui fâche : 0,08 km/h. Rien de tel qu’une anecdote pour planter le décor. Début février 2026, un automobiliste est verbalisé au Prino, à Imperia, pour un excès de vitesse de… 0,08 km/h, une fois la marge d’erreur déduite. Trop tard pour faire appel, il a payé. Mais il a écrit au maire pour poser la question qui tue : « s’agit-il du cas le plus bas jamais sanctionné ? », relate Sanremonews le 4 février 2026.

Le maire d’Imperia, Scajola, assume. Face à la polémique, Claudio Scajola monte au créneau le 20 janvier 2026 : «Ceux qui disent que les autovelox sont faits pour faire de l’argent sont ignorants. Ils ont fait diminuer les accidents de manière significative. Ce qui effraie le plus un citoyen, c’est l’amende et la perte de points», rapporte Imperiapost.

L’opposition et les comités citoyens. « L’important semble seulement être que les citoyens paient », rétorque le comité « Insieme per la viabilità », cité par le même média le 12 septembre 2025. Le conseiller démocrate Ivan Bracco dénonce, lui, une police locale « au service de la caisse ».

Le cas Ventimiglia, ou l’art de faire flasher dans l’illégalité. À quelques kilomètres de la frontière française, la ville de Vintimille est devenue le symbole de ce qui cloche dans le système italien. Le 31 décembre 2025, le conseil municipal approuve, pour la troisième fois, des « debiti fuori bilancio » : des dettes pour payer les frais de justice des causes perdues contre des automobilistes verbalisés, rappelle Riviera24.

Les chiffres qui tuent. Sur l’Aurelia bis, à Sanremo, un seul autovelox a rapporté 10 millions d’euros en trois ans, avec 175.155 contraventions, révèle La Stampa le 16 avril 2025. 60 % des infractions sont des dépassements de moins de 10 km/h. À Vintimille, un seul avocat a obtenu l’annulation de 300 procès-verbaux, et au total environ 500 annulations ont été prononcées, rapporte Il Giornale d’Italia le 6 juillet 2025.

Le problème de fond. Derrière ces annulations, une bataille juridique qui dépasse la province. En Italie, la distinction entre appareil « autorisé » et « homologué » fait des ravages. Sur environ 11.000 autovelox estimés dans la péninsule, seuls 3.800 figurent sur la liste officielle, et à peine 1.282 satisfont les critères d’homologation automatique du décret Salvini, note Panorama le 10 février 2026. Le reste pourrait devoir être éteint.

Cuneo, 62 raisons de ralentir

En remontant la côte, en passant Imperia et en pénétrant dans les terres, on change de région mais pas de musique. Avec un petit quelque chose en plus : le feuilleton judiciaire italien y a trouvé un terrain de jeu particulièrement actif.

Le chiffre : 62. C’est le résultat du recensement national imposé par le ministère des Infrastructures. Fin novembre 2025, toutes les communes devaient déclarer leurs appareils. Dans la « Granda » – le nom que les habitants donnent à leur province – on en compte précisément 62, indique la Gazzetta d’Alba le 19 décembre 2025. Une grande partie sont des mobiles, souvent installés dans les colonnes le long des routes.

La répartition. Alba en a déclaré deux, Bra et Cuneo trois chacune. La police locale de l’Alta Langa, qui couvre 38 communes, en possède cinq. Côté fixes, ils sont six : à Mondovì, Centallo, Cherasco, Canale, Lagnasco et Sanfront, détaille le journal.

Le cas Cherasco. C’est là que l’histoire se corse. La province de Cuneo n’a qu’un seul autovelox fixe, à Cherasco. Problème : tous les recours présentés au juge de paix d’Alba contre les amendes de cet appareil ont été acceptés, avec condamnation de la province à payer les frais de procédure, rapporte la Gazzetta d’Alba. L président de la province Luca Robaldo l’avait lui-même reconnu.

Le souci: l’omologation. Derrière ces annulations, une bataille juridique qui dépasse la province. En Italie, la distinction entre appareil « autorisé » et « homologué » fait des ravages. Mario Gatto, fondateur de l’association Globoconsumatori, cité par le même journal, est catégorique : « En Italie, tous les autovelox sont irréguliers ». Selon lui, l’homologation devrait être du ressort du ministère du Made in Italy, pas des Transports. Et la tarature est quasi impossible à maintenir une fois l’appareil déplacé.

Le chaos national. Sur environ 11 000 autovelox en circulation dans la péninsule, seuls 3 800 figurent sur la liste officielle, révèle Panorama le 10 février 2026. Et parmi eux, à peine 1 258 respecteraient automatiquement les critères du nouveau décret en attente. Le reste pourrait devoir être éteint, y compris les tutor sur autoroute.

Ce qu’en dit Mario Gatto, encore lui : « Si une administration veut faire de la caisse, elle utilise les autovelox. Si elle est honnête, non. » Et de rappeler que la vitesse n’est que la quatrième cause d’accidents, derrière le téléphone, l’alcool et la drogue. « Il faudrait plus de patrouilles, de sifflets et de bâtons. »

Turin, la province qui bat tous les records avec 173 radars


Autovelox. La province de Turin est la plus surveillée d’Italie : 52 appareils pour la seule ville, 121 dans toute la province. Mais ici aussi, le feuilleton juridique s’invite à la fête.

Plus on remonte vers le nord, plus le maillage se resserre. Dans la province de Turin, les autovelox sont partout. Littéralement. Au point d’en faire le territoire le plus contrôlé d’Italie par les yeux électroniques, comme le rappelle TorinoToday le 20 février 2026.

Les chiffres. La préfecture vient d’autoriser l’installation de radars sur 313 routes de la ville métropolitaine (38 nationales, 203 provinciales, 72 communales). Résultat : Turin compte désormais 52 autovelox, et toute la province en aligne 121. À elle seule, la ville flashe environ 120.000 fois par an, fixes et mobiles confondus, précise le média local.

Les petits nouveaux. En 2026, trois appareils ont été ajoutés à Turin : deux sont déjà opérationnels, corso Grosseto et corso Giulio Cesare, le troisième (corso Venezia) le sera bientôt, indique TorinoToday.

Le problème : le décret Salvini. Derrière ces chiffres, une bataille politique fait rage. Au printemps 2025, le ministre des Transports Matteo Salvini a fait passer un décret « contre les multe selvagge » (les amendes sauvages) pour encadrer les radars. Objectif : les interdire là où les limitations sont jugées trop basses (moins de 50 km/h en ville, moins de 20 km/h d’écart sur le périurbain). Problème : au niveau national, sur plus de 10.000 appareils, seuls 1.000 seraient compatibles avec le décret, créant une « grande confusion », note le journal.

Le cas qui fâche : le velox de Rivoli. Dans ce chaos, le radar de corso Francia, à Rivoli, est devenu l’emblème de la discorde. Exclu de la liste des autorisations préfectorales, il est dans le viseur du parti d’extrême droite Ligue, qui en a fait un cheval de bataille. Le groupe local du parti exige son extinction pure et simple : « Garantir la sécurité routière est une nécessité, même pour nous, mais une chose est les solutions raisonnables, une autre les expédients que le maire a utilisés trop longtemps pour faire de la caisse », citent nos confrères.

La justice s’en mêle. Pire pour la commune : un avocat turinois, Gianluca Bosotto, a obtenu du juge de paix de Turin une décision « passée en force de chose jugée » annulant les contestations relevées par ce radar et condamnant la collectivité aux dépens, relate TorinoToday. « Une circonstance vraiment rare », souligne le conseil.

Les absents de la liste. Outre Rivoli, d’autres villes manquent à l’appel des autorisations préfectorales : Nichelino (dont les cinq appareils sont éteints), Beinasco et Collegno. Sans oublier les radars historiques de Turin, comme ceux de corso Moncalieri et corso Unità d’Italia, ce dernier ayant été jugé non conforme par le parquet de Cosenza (ville du sud de l’Italie, en Calabre).

La différence avec la France ? 

Ici, un décret national tente de mettre de l’ordre, mais se heurte à la réalité du terrain: des centaines d’appareils, des recours qui prospèrent, des maires qui serrent les dents. Et une certitude: dans la province la plus flashée d’Italie, la guerre des radars n’a pas fini de faire parler d’elle. Ici, ce ne sont pas que des boîtiers. Polizia Stradale, municipale et Carabinieri patrouillent aussi, télélaser au poing, sur les routes de la province. Et leurs procès-verbaux, comme ceux des fixes, valent ce que vaut l’homologation de l’appareil.