Nice et la Côte d’Azur: le surtourisme s’invite dans la bataille des municipales

La plage de Baie des Anges un jour d'été
La plage de Baie des Anges un jour d'été

Et c’est dur de voir déménager son voisin toutes les deux semaine. Les Niçois y sont habitués. Avec des chiffres records qui ont atteint les douze millions de voyageurs, la Côte d’Azur est la cible du tourisme qui cherche le meilleur post Instagram. Disons le, ici les touristes ne viennent pas pour la culture, ni pour la recherche. Voilà la raison de ces courts séjours. Les bruits des valises à roulettes font écho aux avions qui posent leurs trains sur le tarmac de l’aéroport, les chapeaux de paille deviennent symbole de la ville juste après les chaises bleues.

Villefranche voit de la lumière au fond du tunnel

Ils en ont marre, et ils le font savoir. Marre de voir leurs villages transformés en décors de carte postale, déserts l’hiver, asphyxiés l’été. Marre des Airbnb qui grignotent les façades et chassent les habitants. Alors ils se sont battus, patiemment. Et aujourd’hui, ça bouge. Depuis fin 2024, la donne a changé. Avec l’entrée en vigueur de la loi Le Meur, surnommée loi « anti-Airbnb », les communes ont enfin des armes pour réguler la folie des locations saisonnières. Fin de l’avantage fiscal automatique, diagnostic de performance énergétique obligatoire, nouveaux leviers pour les maires : de quoi donner des idées à ceux qui n’attendaient que ça.

À Villefranche-sur-Mer, on avait même six mois d’avance. Interrogé par Libération le 28 février, le maire Christophe Trojani raconte comment il a serré la vis dès juillet 2024, quitte à fâcher certains : « Même si ça ne fait pas plaisir », assume-t-il. Sa question, il la pose cash : « Veut-on que notre village reste vivant à l’année, ou qu’il devienne une coquille vide sur la Côte d’Azur ? » Car c’est le mal qui ronge les petits bijoux de la Riviera. L’été, le tourisme déferle, vague après vague, et écrase tout sur son passage : le calme, l’espace, la simple possibilité d’exister chez soi. Puis vient l’hiver. Plus rien. Des villages fantômes où le seul bruit qui reste, c’est le froissement des feuilles mortes sous le mistral.

Depuis le 1er juillet 2024, fini l’anarchie des locations saisonnières. Désormais, un seul logement par foyer fiscal peut être loué, pour une durée de six ans non renouvelable. Un coup de frein puissant à la machine Airbnb. Résultat annoncé par Trojani dans les colonnes de Libération : « Dans les cinq à dix ans, ce sont 300 logements qui feront leur retour sur le marché, à la location ou à la vente. » Soit une réduction de moitié du nombre de meublés touristiques. La lutte paie. La vie de village reprend ses droits.

Le cas de Nice

Avec 15 000 meublés touristiques, la ville détient le deuxième plus gros contingent après Paris. Même objectif affiché : réduire de moitié le nombre d’Airbnb.

Sur le papier, la municipalité a déjà serré la vis. Depuis 2021, une seule autorisation de location saisonnière par foyer fiscal, pour trois ans non renouvelable. Résultat : 1 677 visites de contrôle et 600 boîtes à clés retirées de la voie publique. Mais Christian Estrosi veut aller plus loin, « prendre la dimension la plus coercitive », comme l’explique à Libération Hélène Delmotte, sa directrice générale adjointe à l’habitat. Le conseil municipal a donc voté l’instauration de quotas par quartier – Vieux-Nice, centre-ville, Riquier–Port–Mont-Boron et l’Ouest – calculés sur la base des résidences principales. Sauf que le tribunal administratif a suspendu ce règlement le 29 janvier, rapportait France 3 Provence-Alpes Côte d’Azur. Problème : les résidences secondaires ont été exclues du calcul, alors que le Code de la construction et de l’habitation les inclut. La délibération est donc potentiellement illégale.

La ville ne lâche rien. Elle annonce un pourvoi devant le Conseil d’État et promet un « règlement encore plus restrictif ». Estrosi, comme indiqué par le journal, assume : « C’est le mode de calcul qui est contesté, pas le principe des quotas. » Une obstination qui agace le Syndicat des professionnels de la location meublée : « On aurait pu chercher autre chose ensemble. À quelques semaines des municipales, ce jeu quitte ou double n’est peut-être pas le plus judicieux. »

« You’re not allowed to be there »

Le message était clair, presque brutal dans sa simplicité. À l’été dernier, Christian Estrosi avait voulu hausser le ton face aux géants des mers. Dans la baie de Villefranche, le 3 juillet, l’arrivée du Voyager of the Seas avait cristallisé la tension. Le maire de Nice avait alors rappelé la nouvelle règle qu’il venait lui-même de pousser : une réglementation présentée comme pro-écologie et pro-santé publique, censée freiner l’invasion des paquebots géants. Le principe était simple : pas plus de 2 500 passagers par navire. Au-delà, demi-tour. Les mastodontes des mers, ceux qui déversent des villes flottantes sur le littoral, n’étaient plus les bienvenus. Problème : le Voyager of the Seas était déjà dans la rade. Et surtout, son escale avait été autorisée quelques mois plus tôt… par la Métropole elle-même.

La suite a rapidement tourné au feuilleton administratif. Comme l’a rapporté Le Monde le 13 juillet, le préfet des Alpes-Maritimes a saisi le tribunal administratif de Nice. Verdict : suspension de l’arrêté signé par Christian Estrosi, celui qui devait justement limiter les escales de paquebots géants à Nice et dans la baie de Villefranche.

Un coup de frein judiciaire à une offensive politique qui voulait montrer que la Côte d’Azur pouvait dire non aux géants des mers. Sur le papier, la ligne était tracée. Dans les faits, elle s’est vite retrouvée… à la dérive.

Municipales: la gauche joue la carte de la modération touristique

Pendant que l’aéroport Nice Côte d’Azur pousse les murs du terminal 2 et que la ville mise toujours plus sur son agenda festif – carnaval, spectacles, marchés –, une question taraude : pour qui fait-on tout ça ?

Car à force d’attirer les foules, Nice étouffe. 15 000 meublés touristiques, deuxième parc Airbnb de France après Paris. Une étude, rapporté par TF1 Info, Icelandair la classe deuxième ville la plus stressante d’Europe. Pollution lumineuse record, densité touristique écrasante – 190 visiteurs par km² chaque jour – et des logements devenus inaccessibles. Verdict : les Niçois plient bagage, chassés de leur propre ville par l’industrie du voyage.

Alors quand on épluche les programmes des quatre candidats, c’est à gauche que la pilule passe le mieux. Mireille Damiano (Nice Front Populaire, LFI-Viva!) ne fait pas dans la dentelle : moratoire sur le surtourisme, coup de frein sur l’extension de l’aéroport, quotas pour les yachts, encadrement des jets privés. Sa botte secrète ? Développer l’écotourisme avec un réseau d’auberges de jeunesse publiques. De quoi respirer, enfin.

Juliette Chesnel-Le Roux (Union de la gauche et des écologistes) enfonce le clou : interdiction pure et simple des jets privés à l’aéroport, régulation sévère des bateaux de croisière, et une rupture assumée avec le modèle du tourisme haut de gamme et de la spéculation. Bref, faire de Nice une ville où l’on vit, pas juste une carte postale où l’on défile.

zAlp ose la question qui fâche

Dans une époque qui nous exhorte à toujours plus de rapidité, à consommer l’instant sans délai, à transformer chaque désir en besoin immédiat, la question mérite d’être posée : et si ralentir était la seule issue ?

Nice et sa région en sont l’illustration parfaite. À force de vouloir vendre du rêve instantané, des séjours express et des nuits sans lendemain dans des meublés sans âme, le territoire a fini par perdre quelque chose d’essentiel: sa respiration. Les touristes défilent, les valises roulent, les saisons s’effacent. Mais les habitants, eux, plient bagage.

Alors, sans nostalgie stérile ni angélisme, une interrogation traverse les débats municipaux : la ville d’hier était-elle plus vivable que celle d’aujourd’hui ? Avant la frénésie des quotas, avant la course aux autorisations, avant que chaque appartement ne devienne une opportunité de rentabilité plus qu’un toit pour des familles.

Il ne s’agit pas de diaboliser le tourisme ni de rêver d’une Côte d’Azur figée dans le passé. Mais simplement de constater qu’à force de vouloir tout, tout de suite, on a peut-être oublié l’essentiel : faire en sorte qu’une ville reste un endroit où l’on vit, pas seulement un endroit où l’on passe.

Hier, sans doute, la Côte d’Azur était plus respirable. Non pas parce qu’elle était moins belle, mais parce qu’elle appartenait encore à ceux qui y vivaient. Aujourd’hui, entre boîtes à clés et valises à roulettes, les maralpins cherchent leur place. Et si la réponse ne se trouvait pas dans plus de tourisme, mais dans un peu plus de temps, de silence et de voisins ?