Alors que le succès de la saison passée laissait présager un été 2025 radieux sur les rails de la Côte d’Azur et de la Riviera ligure, le train de nuit « rétro » reliant Rome à Marseille est aujourd’hui sur une voie de garage. Entre « problèmes techniques » invoqués par la SNCF et soupçons de protectionnisme, le voyageur est, une fois de plus, le grand oublié de la coopération franco-italienne.
C’était une promesse de lenteur élégante, un trait d’union ferroviaire évitant l’écueil quasi métaphysique du transbordement à Vintimille. L’Espresso Riviera, fleuron de la division FS Treni Turistici Italiani, ne devrait pas, sauf miracle de dernière minute, sillonner nos côtes cet été. Comme le rapporte le quotidien italien Il Messaggero dans un article récent, le projet est officiellement « congelé ». En cause ? Un mur dressé sur le versant français.
Le succès foudroyé en plein vol
L’été dernier, l’expérience avait pourtant tourné au plébiscite. Avec 3 500 passagers pour seulement neuf rotations, le taux de remplissage frôlait l’indécence commerciale. Pour 2025, les voyagistes ne s’y étaient pas trompés : selon les informations révélées par la presse transalpine, près de 4 000 demandes de réservation étaient déjà sur la table des chemins de fer italiens.
Ce train, avec ses voitures historiques, ses couchettes restaurées et son wagon-restaurant ouvert 24h/24, n’était pas qu’une simple curiosité pour nostalgiques. Il représentait, comme nous le soulignions déjà dans notre éditorial du 8 février dernier sur la mobilité transfrontalière, une réponse concrète à l’enclavement ferroviaire entre la France et l’Italie. Il permettait de relier Rome à Marseille, en desservant au passage Monaco, Nice ou Cannes, sans que le passager n’ait à poser le pied sur le quai de Vintimille pour changer de monture.
La bataille des motrices : un alibi technique ?
Officiellement, le blocage est d’ordre logistique. D’après le récit d’ Il Messaggero, la SNCF aurait informé ses homologues italiens de son incapacité à fournir les motrices nécessaires et le personnel qualifié pour tracter le convoi sur le territoire français. Rappelons que les règles internationales imposent qu’un train étranger soit pris en charge par le conducteur et la machine du pays traversé, les tensions électriques des lignes variant de chaque côté de la frontière.
La « petite ouverture » proposée par l’opérateur français sonne comme une fin de fin de non-recevoir : la mise à disposition de motrices moins puissantes, capables de tirer seulement sept ou huit voitures, là où l’Espresso Riviera en nécessite quinze pour être rentable. Une équation impossible pour la FS, qui se voit contrainte de jeter l’éponge.
L’ombre de la concurrence
Mais derrière les paravents techniques, les observateurs du secteur voient une toute autre réalité. Dans les coulisses des gares, certains soulignent que ce service « slow train », extrêmement prisé, commençait à faire de l’ombre aux flux traditionnels de la SNCF et aux transporteurs aériens saturant les aéroports de Nice et Marseille durant la période estivale.
Le paradoxe est d’autant plus piquant que la SNCF s’apprête, dans le même temps, à débarquer sur le marché italien avec son offre à grande vitesse « low cost ». Une asymétrie de traitement qui interroge sur la réelle volonté de fluidifier les échanges dans l’arc transfrontalier.
Synthèse d’un rendez-vous manqué
L’échec provisoire de l’Espresso Riviera n’est pas qu’une déception pour les amateurs de voyages contemplatifs. C’est le symptôme d’une fracture persistante entre deux systèmes qui peinent à s’accorder, malgré les discours officiels sur l’Europe du rail. Entre Nice et Gênes, le rail reste une frontière avant d’être un lien. Tant que les enjeux de prestige national ou de protection des parts de marché l’emporteront sur le service rendu à l’usager, le « train des deux rivieras » restera un souvenir en noir et blanc, coincé dans les archives d’un été qui n’aura pas de suite.
