Dans la province d’Imperia, le bus, un véritable parcours du combattant

De Vintimille à Imperia, en passant par Sanremo et l’arrière-pays, la société Riviera Trasporti (RT) accumule les défaillances depuis des années. Retards chroniques, bus infestés de cafards, lignes supprimées le dimanche: les usagers subissent un service qui n’en finit pas de sombrer. Retour sur un naufrage annoncé, entre fiasco de l’hydrogène et sous-effectifs chroniques.

Sur TripAdvisor, Riviera Trasporti affiche une note moyenne de 1/5. Derrière ce score sans appel, des dizaines de témoignages d’usagers excédés qui racontent la même histoire: bus qui ne passent pas, retards chroniques, véhicules sales et service client inexistant.

C’est une scène banale qui se répète chaque matin aux arrêts de bus de la Riviera. Des étudiants, des travailleurs, des personnes âgées qui scrutent l’horizon. Le bus devait passer à 7h20. À 8h, toujours rien. Parfois, il arrive, bondé, et repart sans s’arrêter. Parfois, il ne vient pas du tout. Alors les parents sortent les voitures, entassent les enfants du voisinage, et filent vers Imperia ou Sanremo en croisant les doigts pour ne pas être en retard. Comme l’a rapporté Riviera24 le 24 octobre 2025, ce scénario s’est produit à Verezzo et Cipressa, où des bus scolaires du matin n’ont tout simplement pas assuré leur service, obligeant les familles à « prendre l’auto pour accompagner les enfants, dans certains cas en chargeant aussi amis et camarades de classe ».

À quelques kilomètres de là, côté français, Zest fait tourner ses navettes électriques dans Menton avec application de suivi en temps réel. À Nice, Lignes d’Azur affiche ses bus accessibles et ses horaires tenus. De l’autre côté des Alpes, à Turin, GTT met en circulation des bus articulés au méthane flambant neufs, des nouveaux tramways, et recrute 260 conducteurs. Le problème n’est donc pas italien. Il est imperiese. Il s’appelle Riviera Trasporti.

L’arnaque à l’hydrogène : 5 millions pour rien, et le trolleybus sacrifié

Pour comprendre l’origine du désastre, il faut remonter à ce qui devait être la fierté du Ponente. Au début des années 2010, sous la direction d’un président de centre-droit, RT s’embarque dans un projet ambitieux : des bus à hydrogène, écologiques, modernes, financés par l’Europe. La Communauté européenne verse plus de 5 millions d’euros. On achète cinq bus. On achète même un terrain en Valle Armea pour y construire une usine de production d’hydrogène.

Problème : l’usine ne verra jamais le jour. Le terrain, difficile d’accès, est abandonné. Les bus, eux, fonctionnent à peine quelques mois avant de finir garés, à se détériorer dans les dépôts de RT. Certains sont rendus, d’autres pourrissent sur place. Un fiasco industriel qui aurait dû rester sans conséquence s’il n’avait pas entraîné un sacrifice bien plus lourd.

Comme le rappelait Imperia Rinasce dans un article de Riviera Time le 23 août 2023, pour financer ce projet et tenter de sauver les meubles, RT a pris une décision radicale : démanteler la ligne de trolleybus qui reliait Arma di Taggia à Vintimille. Une ligne historique, à impact environnemental zéro, silencieuse, efficace, qui faisait la fierté de la Riviera et était reconnue au niveau international. Selon le mouvement, cette décision a conduit au remplacement des trolleybus par des bus à hydrogène qui n’ont jamais fonctionné, puis par de vieux bus diesel de génération ancienne, hautement polluants.

En février 2024, CeSMoT rapportait l’indignation face à cette décision. L’association dénonçait « l’énième attaque au transport public » et rappelait que l’infrastructure était laissée à l’abandon depuis 2021, comme si tout avait été fait pour justifier son démantèlement. Pendant ce temps, des villes comme Gênes, La Spezia, Milan ou Bologne investissent dans leurs trolleybus. Pas la province d’Imperia.

Début mars 2024, SanremoNews revenait sur le sujet : RT vend désormais le cuivre de la ligne « à paiement partiel des coûts de démantèlement ». Roberto Rizzo, du Movimento Cinque Stelle, résumait sobrement : « L’incompétence des éternels administrateurs a fait que Riviera Trasporti – perpétuellement dans les difficultés financières – se retrouve à vendre une infrastructure considérée il y a un an encore comme stratégiquement importante ».

Des bus sales, des conducteurs en fuite, des usagers à bout

Mais le fiasco de l’hydrogène n’est que la partie émergée de l’iceberg. Depuis des années, le quotidien des usagers est un calvaire.

En octobre 2023, Imperiapost relatait la scène vécue par un groupe de touristes venus de Bergame, à l’arrêt de Largo Piana à Imperia. Après une heure et vingt minutes d’attente, un bus arrive enfin. Il est « bondé ». Impossible de monter. Les touristes, dont certains âgés, envisagent de prendre un taxi quand un second bus arrive enfin. Le contrôleur, lui, fait descendre les passagers du premier bus pour vérifier les titres de transport, allongeant l’attente de vingt minutes supplémentaires. « Service médiocre », résumaient les vacanciers.

En juillet 2024, Il Secolo XIX titrait : « Riviera Trasporti, rémunérations inadéquates, conducteurs en fuite, bus en mauvais état ». Les syndicats Faisa-Cisal et Ugl Fna alertent depuis des années sur « une carence dans tous les secteurs de personnel, un parc de véhicules désormais à l’agonie avec des bus vétustes ». Les salaires ? « Tellement bas par rapport aux autres entreprises de transport public local qu’ils ont mis à rude épreuve les effectifs, provoquant la fuite même des conducteurs les plus anciens ». Résultat : aux appels d’offres, personne ne se présente. Et chaque jour, des courses sont supprimées, créant « une incertitude globale du transport qui, plutôt que d’attirer les passagers, les éloigne encore plus de la mobilité collective ».

En septembre 2024, Prima la Riviera rapportait la charge d’Alberto Pin (Progetto Comune Sanremo-Taggia) : « Cette année, l’été a vu un effondrement tragique du service public de Riviera Transporti, des désagréments causés par le manque de personnel et la rareté des véhicules. Chaque jour, des dizaines de courses sont annulées, obligeant les usagers à des attentes exténuantes pour s’entasser ensuite sur des moyens bondés et souvent envahis de cafards ».

Les fameux cafards reviennent comme un leitmotiv dans les témoignages. Et pour cause.

En octobre 2025, La Stampa a exhumé un exposé accablant, déposé dès 2024 par un ancien employé de RT. Cet homme, embauché en 2022 après seize ans passés chez GTT à Turin, avait documenté avec photos et vidéos l’état des bus: climatisation en panne, pneus lisses, crevaisons, portes défectueuses, cafards et insectes, câbles électriques dénudés, tableaux de bord endommagés, voyants allumés, absence à bord de la documentation obligatoire.

L’ex-employé, qui a fini par démissionner pour juste cause, déclarait à La Stampa: « À plusieurs reprises, j’ai montré ces problèmes objectifs : absence de feux de signalisation, avertisseur sonore défaillant, absence de climatisation, absence de systèmes d’amortissement, usure excessive des pneus, voyants de panne, systèmes de fermeture des portes inefficaces. Tout cela ne permettrait pas une circulation normale sans être sanctionné et peut mettre en danger passagers et opérateurs » .

L’arrière-pays sacrifié, le dimanche désert

Mais le plus frappant, c’est peut-être le sort réservé aux vallées de l’arrière-pays. Là-haut, dans les villages perchés, le bus est souvent le seul lien avec la civilisation. Pourtant, le service y est réduit à portion congrue.

Dans la vallée de la Nervia, la ligne qui dessert Castelvittorio, Pigna, Isolabona, Apricale, Dolceacqua et Camporosso pour rejoindre Vintimille ne fonctionne tout simplement pas le dimanche, comme le montrent les horaires publiés sur le site de RT. Premier départ à 5h35 en semaine, dernier retour à 19h, mais le jour du Seigneur, rien. Pour aller à la messe, pour voir la famille, pour faire ses courses : il faut trouver une autre solution.

Même constat dans la vallée Armea, dans les frazioni de Sanremo, à Verezzo, à Cipressa. Dès août 2023, Imperia Rinasce alertait dans Riviera Time : « La situation aujourd’hui est inquiétante : les bus en circulation sont vétustes et polluants, avec de graves risques pour la sécurité des usagers et du personnel, et le manque de personnel ne permet plus de garantir les liaisons, surtout dans les vallées. Cet été, la situation des transports a été très difficile mais, avec la réouverture des écoles, elle va encore empirer si l’on n’intervient pas immédiatement ».

En septembre 2023, La Provincia Granda rapportait que dans le Cebano (province de Cuneo) et la valle Tanaro, des maires se réunissaient d’urgence à Priola. Problème : les premiers jours de l’école, des étudiants n’ont pas pu voyager sur les bus de Riviera Trasporti « à cause du manque de véhicules et de personnel ».

En septembre 2024, Prima la Riviera relatait une nouvelle réunion de crise en préfecture, les syndicats rencontrant la direction. « À une semaine de la rentrée des classes, on n’a toujours pas préparé de plan garantissant le transport des étudiants », dénonçait Alberto Pin. Les propositions ? « Demander des moyens et des conducteurs aux autres sociétés ligures ». Du bricolage, en somme.

Des salaires de misère, des agressions en hausse

Pourquoi personne ne veut travailler chez RT ? 1 100 euros par mois. Voilà le salaire proposé aux nouveaux conducteurs, sans contrat intégratif, contrairement aux autres entreprises de transport. Comme l’expliquait SanremoNews le 7 septembre 2024, « peu sont disposés à accepter la responsabilité de conduire un bus chargé de passagers pour 1 100 euros par mois » .

Résultat : aux concours de recrutement, personne ne se présente. Les syndicats alertaient dès juillet 2024 dans Il Secolo XIX sur « des rémunérations tellement basses qu’elles provoquent la fuite même des conducteurs les plus anciens » . Pendant ce temps, les conducteurs en poste subissent des agressions continues d’usagers furieux laissés des heures aux arrêts. La Voce di Imperia rapportait le 14 septembre 2024 que les syndicats avaient rencontré le préfet pour demander des solutions « face aux trop fréquentes agressions contre le personnel » .

Pendant des années, dénonçait Alberto Pin dans Prima la Riviera le 7 septembre 2024, « Riviera Trasporti a vu dans la baisse des salaires la seule solution pour faire de l’argent, pendant que la direction s’embarquait dans des projets fallacieux comme les célèbres bus à hydrogène, qui n’ont fait qu’augmenter la dette à plus de 32 millions d’euros » . Une dette confirmée par Riviera24 en août 2023.

Un avenir en pointillé

Face à ce désastre, les institutions locales promettent des bus électriques, un plan industriel, une modernisation. Mais rien ne dit que cela suffira.

Car le problème est plus profond. Il tient à des années de gestion hasardeuse, de choix politiques douteux, d’économies sur le dos du personnel et des usagers. Pendant que Turin modernise sa flotte et recrute, pendant que Menton propose une navette électrique gratuite, la Riviera italienne en est encore à composter des tickets en papier sur des bus qui tombent en morceaux.

En attendant, ce sont des milliers d’étudiants, de travailleurs, de personnes âgées qui subissent chaque jour l’effondrement d’un service public essentiel. Comme le résumait sobrement Rifondazione Comunista dans une note du 8 novembre 2025 reprise par SanremoNews, « le droit à la mobilité est un droit social fondamental. Il ne peut pas être sacrifié par négligence ou désintérêt ». Sur les routes de la Riviera, en cet hiver 2026, ce droit-là reste suspendu.