Sur la Riviera dei Fiori, les géraniums éclatants rivalisent avec les néons du Teatro Ariston. Du 24 au 28 février 2026, Sanremo accueille sa 76ᵉ édition. Monument de la culture populaire italienne, le Festival oscille cette année encore entre tradition musicale et tensions politiques latentes. Derrière les refrains et les hommages, une question persiste : que devient un événement national lorsque l’audiovisuel public qui le porte est lui-même au cœur d’un conflit politique ?
Un héritage chargé d’histoire
Né en 1951, le Festival a toujours été un miroir des contradictions italiennes. En 1967, alors que Dalida interprétait Ciao amore ciao, Luigi Tenco se suicidait dans sa chambre d’hôtel, inscrivant dans la mémoire collective une fracture entre spectacle et réalité. Sanremo n’a jamais été neutre. Il a été populaire, parfois conservateur, parfois audacieux. Mais il a rarement été indifférent.
La RAI au centre des tensions
Depuis l’arrivée au pouvoir de Giorgia Meloni en 2022, la question de l’indépendance de la RAI est devenue un sujet récurrent.
Le 6 mai 2024, The Guardian rapportait une grève des journalistes de la RAI dénonçant un « contrôle suffocant » du gouvernement et refusant de devenir un « megaphone for the government ». L’article évoquait des pressions éditoriales et un climat de défiance interne.
Le 23 juillet 2024, Le Monde analysait une « offensive » de l’exécutif sur l’audiovisuel public italien, évoquant des nominations stratégiques et une recomposition des organes dirigeants.
Plus récemment, le 19 février 2026, Reuters rapportait la démission de Paolo Petrecca, directeur des sports de la RAI, après une polémique sur la couverture des Jeux olympiques d’hiver. L’agence soulignait que des journalistes avaient retiré leur signature en signe de protestation et que l’opposition le qualifiait d’« emblème de TeleMeloni ».
Le terme n’est plus marginal. Il circule dans la presse italienne et internationale pour désigner une RAI perçue comme politiquement alignée.
Le précédent Ghali : 2024 comme point de bascule
En février 2024, le Festival avait déjà cristallisé ces tensions. Le 16 février 2024, Le Monde revenait sur la controverse provoquée par l’intervention du rappeur Ghali, qui avait lancé sur scène « stop au génocide » en référence à Gaza.
L’ambassadeur d’Israël en Italie avait dénoncé une instrumentalisation du Festival. Le lendemain, la direction de la RAI avait publié un communiqué prenant ses distances avec les propos de l’artiste.
Cet épisode a marqué un tournant : Sanremo redevenait un espace où la parole politique artistique déclenchait immédiatement une réponse institutionnelle.
2026 : normalisation plutôt que scandale
L’édition 2026 n’a pas connu de choc comparable. Mais le climat reste chargé.
Le 23 février 2026, l’agence Adnkronos rapportait que Giorgia Meloni avait dû démentir publiquement une rumeur évoquant sa présence à l’Ariston, qualifiant l’information de « totalement inventée » et déclarant que « le Festival n’a pas besoin de polémique politique ».
Le simple fait qu’une présence supposée de la cheffe du gouvernement devienne un sujet national montre à quel point Sanremo est perçu comme un espace symboliquement sensible.
Le 24 février 2026, dans ses comptes rendus de la première soirée, La Stampa relevait certaines allusions à Gaza dans des chansons en compétition, tout en décrivant une édition maîtrisée, rythmée, sans débordement manifeste.
Ce n’est pas une censure frontale. C’est un cadre.
TeleMeloni : accusation ou symptôme ?
Les critiques parlent de « TeleMeloni » pour désigner une concentration accrue du pouvoir éditorial autour de personnalités considérées proches de la majorité.
Les défenseurs du gouvernement rappellent que la politisation de la RAI n’est pas nouvelle et que le système italien a longtemps fonctionné selon des équilibres partisans.
La différence tient aujourd’hui dans la visibilité du conflit : grèves de journalistes (mai 2024), démissions controversées (février 2026), débats internationaux relayés par Reuters ou The Guardian.
Sanremo devient ainsi un indicateur. Non parce qu’il serait transformé en tribune officielle, mais parce qu’il évolue dans un environnement médiatique sous tension.
Entre continuité et prudence
Le choix d’une direction artistique plus consensuelle, le rythme maîtrisé des soirées, la gestion rapide des polémiques : tout cela dessine un Festival qui semble conscient des limites à ne pas franchir.
La question n’est pas de savoir si Sanremo est devenu un outil de propagande. Les faits ne permettent pas de l’affirmer.
La question est plus subtile : un événement culturel majeur peut-il rester un espace de liberté totale lorsque la structure médiatique qui le porte est accusée de subir des pressions politiques ?
Un miroir sous contrôle
Sanremo a longtemps été un miroir des fractures italiennes. Il l’est encore. Mais ce miroir semble aujourd’hui encadré par un dispositif plus vigilant.
Ce que montre l’édition 2026, ce n’est pas un festival bâillonné. C’est un festival qui évolue dans un climat où la culture, l’audiovisuel public et le pouvoir politique entretiennent un rapport devenu frontalement visible.
La bataille n’est pas sur scène.
Elle est autour.
Et c’est peut-être cela, désormais, le véritable enjeu.
