Et voilà comment un joli jour passé en Ligurie ou dans le Piémont peut vite laisser place à l’agacement, dans un bouchon, devant une barrière. Le passage au péage de Vintimille, cette épreuve de lenteur où l’Italie vous retient une dernière fois par la manche.
Ça commence par un ordre sacré, tombé des haut-parleurs : « Introdurre il biglietto. » Vous tendez le ticket. La machine l’avale avec une lenteur désarmante. Puis, nouvelle injonction : « Introdurre il denaro o la tessera. » Là, vous sortez la carte bancaire. Vous la tendez. La machine la snobe. Vous insistez. Elle réfléchit. Derrière vous, la file commence à prier.
Alors vous attendez. Vous regardez le compteur. En moyenne, entre 20 et 40 secondes s’écoulent. Une éternité qui sent le gaz d’échappement et la résignation. Soudain, la barrière consent à se lever, et vous lâche un dernier « Arrivederci » pincé, presque moqueur.
Vous appuyez sur l’accélérateur. Fin du suspense. Vous foncez dans le tunnel, direction la France. Et dans le rétro, Vintimille vous fait un petit coucou : C’était trop court, non ?
Seule échappatoire à ce rituel : le télépéage. L’usager équipé d’un badge Telepass ou d’un abonnement compatible échappe à toute interaction avec la borne – et surtout avec l’opérateur d’assistance que les automobilistes en détresse finissent toujours par appeler. Dans un monde idéal, la généralisation du télépéage suffirait à faire disparaître les files d’attente. La technique le permet. Reste à convaincre les conducteurs d’y passer.
50 millions d’euros pour perfectionner l’attente
Inauguré en juillet 2025, ce fleuron des autoroutes ligures a coûté 50 millions d’euros à la société exploitante . Avec lui, la circulation, qui suivait jusqu’alors un parcours un peu plus logique, a été totalement bouleversée. Désormais, c’est la danse des tours et des détours, le tout en format XXL : des voies larges, un parking échangeur de 130 places, une place d’atterrissage pour les hélicoptères des urgences et 23 nouvelles voies de passage .
Dans un article paru le 3 juillet 2025 dans La Stampa, l’administrateur du groupe Concessioni del Tirreno, Bernardo Magrì, déclarait : « Nous comprenons les désagréments, mais d’ici 2027, nous devrions achever les chantiers de mise aux normes des tunnels. En attendant, pour ce qui concerne les chantiers mobiles, nous évaluerons la possibilité de les fermer et de les rouvrir en fonction des heures d’affluence. »
Le micro avait ensuite été passé au maire de Vintimille, Flavio Di Muro : « Un travail fructueux, en étroite synergie avec Concessioni del Tirreno, qui ne vise pas exclusivement à l’inauguration du nouveau péage mais aussi à d’importants travaux d’intérêt public que nous avons fermement soutenus. C’est le fruit d’une convention grâce à laquelle, sous l’impulsion du ministère des Infrastructures et des Transports, nous avons travaillé à accélérer les travaux, avec des retombées positives pour la ville de Vintimille. Nous travaillons déjà à la conception de la voie rapide qui reliera la barrière au centre-ville en passant par Peglia . »
« Des mesures concrètes qui témoignent de notre engagement à garantir une infrastructure toujours plus fonctionnelle et intégrée dans le contexte local, au service d’un nœud autoroutier stratégique et de dimension internationale. »
Bernardo Magrì, administrateur du groupe Concessioni del Tirreno à La Stampa le 3 juillet 2025
Une colère partagée par tout le monde
« 3h30 pour prendre l’autoroute de Vintimille, une honte ce péage », déplore Marco sur Facebook. « Félicitations aux concepteurs de cet aménagement : tant de mois pour enfanter une daube pareille ! », ironise de son côté la section locale du PCF de la Roya. D’autres usagers, plus pragmatiques, conseillent de passer la frontière en milieu de semaine : « Fallait y aller lundi, personne au péage ! »
Mais le ton change le 16 octobre 2025. Ce jour-là, Sébastien Olharan, maire de Breil-sur-Roya, hausse le niveau institutionnel. Dans une lettre adressée à son homologue de Vintimille, Flavio Di Muro, il écrit noir sur blanc : « Le nouveau péage de Vintimille est dangereux et favorise les embouteillages. » Il publie le courrier sur Facebook, accompagné de photos, pour tenter de faire bouger les lignes.
Dans sa lettre du 15 octobre 2025, Sébastien Olharan détaille ses griefs. Il rappelle d’abord l’investissement consenti : 50 millions d’euros pour un résultat décevant. « Nous avons pu constater que le trafic routier était beaucoup moins fluide qu’auparavant », écrit-il, pointant du doigt « la gestion des flux, ainsi que le délai d’ouverture des barrières de péage ».
L’élu français ne s’arrête pas à la simple congestion. Il évoque un défaut de conception plus grave : « Le nouvel aménagement me semble poser un véritable problème de sécurité dans la mesure où il y a un croisement obligatoire entre les véhicules qui sortent de l’autoroute en arrivant de France et ceux qui entrent sur l’autoroute. » Une configuration qui, selon lui, « crée un grand risque de collision et contribue fortement à congestionner le trafic ».
La réplique de Flavio Di Muro, maire de Vintimille, est cinglante. Dans Riviera24 le 18 octobre 2025, il accuse son homologue de Breil-sur-Roya de chercher avant tout « le consensus de son électorat local », preuve en est, selon lui, d’avoir écrit en français plutôt qu’en italien, langue de courtoisie institutionnelle.
Sur le fond, Di Muro reconnaît que « les critiques sur la sécurité [du péage] sont connues ». Mais il admet aussi l’impuissance : la solution structurelle – « élargissement du tunnel et doublement du viaduc – n’est actuellement pas réalisable ». Seule promesse : le gestionnaire allait fournir sous peu un rapport technique pour étudier d’éventuelles solutions de décongestion .
Cinq mois plus tard, même combat
Les promesses de rapport technique de Concessioni del Tirreno n’ont, à ce jour, rien changé, visiblement. Files d’attente aux heures d’affluence, collisions en série à cause de ce croisement dangereux maintes fois dénoncé : le quotidien des usagers a trouvé son rythme.
Le fameux rapport et les solutions évoquées par le maire de Vintimille ? Toujours dans les limbes. En attendant, frontaliers et touristes composent avec un péage flambant neuf à 50 millions d’euros, mais dont la fluidité, elle, appartient déjà au souvenir.
