À Palazzo Madama, une exposition explore comment la sculpture publique a façonné l’identité de la première capitale italienne. Plongée dans un « théâtre de la mémoire » où les héros de pierre redeviennent des questions.
On passe devant elles tous les jours sans les voir. Figures familières devenues silhouettes, les statues qui peuplent les places et les rues de Turin mènent une existence discrète, presque fantomatique. Jusqu’à ce que quelqu’un décide de les éclairer autrement.
C’est le parti pris de l’exposition MonumenTO, Torino Capitale. La forma della memoria, visible jusqu’au 7 septembre 2026 à Palazzo Madama. Un projet qui tombe à pic pour interroger notre rapport à ces fragments d’histoire figés dans le bronze et le marbre. Comme le rappelle le site de Palazzo Madama, l’Italie est « le plus grand musée à ciel ouvert du monde », un héritage souvent ignoré pourtant central dans la construction du récit national.

La nuit, toutes les statues sont grises… et saisissantes
Pour réveiller ce patrimoine endormi, les commissaires Giovanni Carlo Federico Villa et Cristina Maritano ont eu une idée simple mais forte : confier au photographe Giorgio Boschetti une campagne de prises de vue nocturnes. Résultat : des images puissantes où les statues émergent du noir, comme arrachées au brouhaha urbain. Isolées, elles nous font face. On y voit soudain les mains crispées du condottiere, la fatigue du saint, la tension d’un cheval au galop. Turin y devient un immense « Théâtre de la mémoire », selon les termes de l’institution.
Une carte géante dessinée à l’encre de Chine par Alessandro Capra complète le dispositif. Elle adopte une vue hybride, passant du zénith sur la place Castello à un vol d’oiseau s’évanouissant vers le Mont Viso. Autour, comme en légende, les 79 monuments publics de la ville sont numérotés, offrant une cartographie inédite de cette mémoire collective.
Une capitale de marbre : princes, saints et savants
L’exposition traverse un siècle de création, de 1838 (avec le monument équestre à Emmanuel-Philibert) aux années 1930. Défiler alors les visages d’une ville aux multiples identités :
- La capitale guerrière avec ses princes et ses soldats (Carlo Alberto, Pietro Micca).
- La Turin des « saints sociaux » (Cafasso, Cottolengo), entre dévotion populaire et geste officiel.
- La Turin du Risorgimento qui honore ses héros de l’unification, de Garibaldi à Cavour.
- La Turin laïque et positive, célébrant scientifiques (Lagrange), penseurs (Mazzini) et bâtisseurs.
Au total, une centaine d’œuvres – plâtres préparatoires, maquettes en bronze, dessins – racontent le travail des sculpteurs qui ont modelé ce panthéon à ciel ouvert. On y croise les romantiques Marochetti et Palagi, le réaliste Vincenzo Vela (dont le célèbre Alfiere devant Palazzo Madama est la première « déclaration politique en marbre » du Risorgimento), puis les modernistes du début du XXe siècle comme Canonica ou Martini.
«Le monument n’est jamais un point ferme de l’histoire»
Derrière l’esthétique, c’est bien de politique qu’il s’agit. Turin fut la première capitale de l’Italie unifiée, et aucun autre ville européenne n’a autant lié son destin à la statuaire patriotique. Ces sculptures étaient un outil de construction nationale, porté par la Cour, puis par les forces économiques et même des souscriptions citoyennes. Un vrai projet culturel au service d’un dessein politique.
Mais l’exposition ne se contente pas d’aligner des bustes poussiéreux. Elle pose une question brûlante: que faire de ces héritages quand les valeurs qu’ils incarnent sont discutées ? La réponse du directeur de Palazzo Madama, Giovanni Carlo Federico Villa, citée sur le site de l’exposition, est aussi élégante que profonde:
« Le monument n’est jamais un point ferme de l’histoire. […] La maturité d’une communauté démocratique se mesure dans sa capacité à s’arrêter sur cette tension, sans la réduire à une simplification ni la résoudre dans l’effacement. »
Les restaurations menées pour l’occasion (notamment sur des œuvres d’Edoardo Rubino) ajoutent une couche concrète à cette réflexion. Redonner vie à la matière, c’est aussi redonner droit de cité au débat.
Installée à Palazzo Madama, qui fut le premier Sénat italien, l’exposition fait dialoguer passé et présent avec intelligence. Et nous invite, le temps d’une visite, à vraiment regarder ces silhouettes familières. Pour enfin leur redonner la parole.
On y va?
Installée à Palazzo Madama, qui fut le premier Sénat italien, l’exposition fait dialoguer passé et présent avec une élégante intelligence. Elle nous invite, le temps d’une visite, à vraiment regarder ces silhouettes familières. À nous demander ce qu’elles nous disent encore, ou ce que nous choisissons d’entendre.
Et c’est peut-être là l’essentiel : moins célébrer ou déboulonner qu’apprendre à habiter cette tension. Laisser les héros de pierre redevenir des questions. Accepter que la mémoire publique soit une conversation qui ne s’éteint jamais vraiment.
Jusqu’au 7 septembre 2026 à Palazzo Madama, donc. Avec un catalogue publié chez Silvana Editoriale. Mais surtout, pour ceux qui passeront les portes du palais, une invitation à déambuler autrement, ensuite, dans les rues de Turin. À regarder la nuit tomber sur la ville, et ses statues, une à une, sortir de l’ombre.
Tarifs
Plein : 14 €
Réduit 12 € : 13-18 ans, 18-25 ans sur justificatif étudiant, personnes handicapées (un accompagnateur gratuit), groupes (15-25 pers., sur réservation), possesseurs d’un billet d’un autre musée FTM.
Réduit 10 € : conventions (consultez la liste complète sur le site).
Enfant 6 € : 6-12 ans.
Étudiants et groupes scolaires en visite autonome : 5 €.
Gratuit : moins de 6 ans, accompagnateur de personne handicapée, Abbonamento Torino Musei, Torino+Piemonte Card, Royal Pass, Nati con la Cultura, journalistes accrédités sur présentation de la carte de presse.
