Les 138 millions d’euros que la France doit verser à Monaco en 2026

Les drapeaux monégasque et français
Les drapeaux monégasque et français

Ils passent la frontière chaque jour pour travailler, y font leurs courses ou regardent ses chaînes de télé. Pour les habitants de Nice à Menton, Monaco est un voisin, presque une extension du paysage. Alors, quand l’État français s’apprête à verser 138 millions d’euros à la Principauté en 2026, la nouvelle mérite qu’on s’y attarde. Un chèque qui sent moins la charité que le legs d’un vieux bras de fer entre le Général de Gaulle et le Prince Rainier III. Récit d’un compromis historique qui continue d’irriguer le Rocher.

De la Prom’ à la place du Casino, il n’y a qu’un pas, ou presque. Pour des milliers d’Azuréens, la Principauté est un territoire du quotidien. Alors quand TVMonaco, comme l’a récemment reporté Monaco Tribune, a remis le sujet sur le devant de la scène, l’information a fait tilt : en 2026, la contribution française au budget monégasque va atteindre 138 millions d’euros. Un montant en sensible progression, expliquent nos confrères, après avoir oscillé autour de 100 millions durant la décennie 2010. Cette hausse, précise l’article du 4 mars 2026, s’explique notamment par les très bons résultats de la TVA collectée à Monaco en 2024.

 
 
 
 
 
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Mais pour comprendre pourquoi la France sort son chéquier chaque année, il faut remonter bien plus loin que le dernier bilan comptable. Il faut revenir à une époque où un Français qui s’installait sur le Rocher échappait totalement au fisc, et où Paris voyait d’un œil noir ce « paradis fiscal » prospérer à ses portes.

1962, la nuit où la France a mis le blocus

Le décor est planté par Monaco Tribune le 27 février 2026. En ce début des années 60, le « prince bâtisseur » Rainier III, auréolé de son mariage avec Grace Kelly, rêve d’émancipation. De l’autre côté, le général de Gaulle, tout juste revenu au pouvoir, veut réaffirmer l’influence française.

L’étincelle jaillit en janvier 1962. Le Prince promulgue une ordonnance pour reprendre le contrôle de Télé Monte-Carlo. La réponse de Paris ne se fait pas attendre. Comme le raconte un reportage d’époque conservé par l’INA et cité par Sudorama dans son éclairage du 30 novembre 2021, l’ambiance est électrique. Le ministre d’État, Émile Pelletier – un haut fonctionnaire français placé auprès du Prince – est limogé après une altercation restée célèbre.

Mais le point culminant de la crise, celui qui aurait pu faire frémir nos frontières, a lieu dans la nuit du 12 octobre 1962. À minuit, comme le détaille l’INA, la France installe six douaniers aux entrées de la Principauté. Le courrier vers Monaco doit désormais être timbré au tarif international. Le blocus est en place. Stéphane Bern, dans un podcast d’Europe 1 rapporté par Monaco Tribune, raconte la scène : « Croyant à une mauvaise blague, les automobilistes sortent de leur véhicule et, sous leur parapluie, observent ce spectacle que nul ne croyait possible. Alors c’était donc vrai, De Gaulle ne bluffait pas. »

Si le blocus total ne dure qu’une journée, les contrôles aléatoires, eux, se poursuivent pendant des mois. Pour l’historien Jean-Marie Guillon, cité dans l’analyse de Sudorama, cette action est le signe « d’une conception gaullienne de la souveraineté française, mais aussi d’une situation monégasque qui constituait un défi, tout autant qu’une anomalie. »

18 mai 1963: La poignée de main qui coûte 138 millions

Dans l’impasse, les deux camps finissent par revenir à la table des négociations. C’est le 18 mai 1963 que six conventions sont signées entre la France et Monaco. Un compromis historique dont l’architecture tient en deux points, comme le rappelle Monaco Tribune :

  1. Fini l’eldorado fiscal pour les Français fraîchement installés. Ceux qui résident à Monaco depuis moins de cinq ans devront s’acquitter de l’impôt sur le revenu en France.
  2. Les sociétés réalisant plus de 25 % de leur chiffre d’affaires hors de la Principauté seront désormais imposées sur leurs bénéfices.

En contrepartie, et c’est le cœur du mécanisme qui nous intéresse aujourd’hui, la France s’engage à compenser la perte de recettes fiscales subie par Monaco. Le principe du « compte de partage » est né. Concrètement, comme l’explique en détail Monaco Tribune, la France perçoit sur son sol une TVA qui, en théorie, aurait dû revenir à la Principauté si les deux territoires étaient parfaitement étanches. Le versement annuel, fixé par la convention de 1963 et précisé par échange de lettres, vient corriger cette asymétrie.

De la crise à la normalisation

Ironie de l’histoire, c’est Valéry Giscard d’Estaing, le ministre des Finances qui avait mené la fronde contre Monaco en déclarant « Je ne vois pas au nom de quoi ils se soustrairaient au partage de nos charges », qui, devenu président en 1974, ne remettra pas en cause les accords. Les relations se normalisent, comme le souligne Monaco Tribune. La légation monégasque à Paris devient ambassade en 1977.

Cette résolution du conflit, notent les archives de l’INA, avait aussi soulagé les communes des Alpes-Maritimes, de Nice à Menton, dont l’économie était et reste étroitement liée à celle de la Principauté. Pour faire face à la pression française et se moderniser, Rainier III avait même promulgué une nouvelle Constitution le 17 décembre 1962, accordant le droit de vote aux femmes et abolissant la peine de mort.

En juin 2025, comme le rappelle Monaco Tribune, la visite d’État du président Emmanuel Macron – une première depuis François Mitterrand en 1984 – est venue rappeler que l’amitié franco-monégasque est aujourd’hui indéfectible. Derrière les 138 millions d’euros qui changeront de mains en 2026, il y a donc soixante-trois ans d’histoire, une crise diplomatique oubliée et le legs d’un compromis gaullien qui, de l’autre côté de nos frontières, continue de faire tourner le Rocher.