Surnommée la loi « tire-sur-tout » par ses détracteurs, la nouvelle réforme de la chasse impulsée par le gouvernement de Giorgia Meloni enflamme le Sénat italien. Entre déclassement d’espèces protégées, tirs autorisés dans les zones enneigées et fronde européenne, ce texte menace de bouleverser le fragile équilibre faunique de l’arc alpin. Depuis Nice jusqu’au Piémont, enquête sur une dérégulation historique.
C’est un glissement sémantique qui en dit long sur la philosophie du texte. D’après le projet de loi (le fameux DDL 1552) que zAlp a pu consulter en détail, le mot « protection » s’efface peu à peu au profit de celui de « gestion » de la faune sauvage. Portée par les sénateurs de la majorité de droite et d’extrême droite (Fratelli d’Italia, Lega et Forza Italia), cette réforme tentaculaire vise à détricoter la loi 157 de 1992, pilier absolu de la conservation environnementale en Italie depuis plus de trente ans.
De ce côté de la frontière, depuis Nice, nos vallées maralpines et le parc du Mercantour, on observe avec une inquiétude grandissante cette surenchère balistique. Car les balles, tout comme les loups de la Vésubie, les bouquetins frontaliers ou les migrateurs qui survolent la Ligurie, connaissent mal les frontières administratives.
« Des fusils partout » : la levée de boucliers des ONG
Face à ce qui s’annonce comme un bouleversement majeur, la résistance s’organise. Dans un communiqué conjoint publié le 15 juin, une coalition inédite des plus grandes associations de protection de la nature (réunissant le WWF Italie, l’Enpa, la Lac, la Lav, Legambiente et la Lipu) a lancé un appel à la mobilisation générale. « Des fusils partout, sur les plages, dans les bois, dans les campagnes, pour tuer toujours plus d’animaux, en toutes saisons », alertent les signataires, qui dénoncent une privation de liberté pour les promeneurs et un « affront » au droit constitutionnel.
Les ONG ont même interpellé directement les leaders politiques pour qu’ils s’opposent publiquement au texte via le mot-dièse #iomioppongo (je m’y oppose), qualifiant le projet de loi de « plus grave attentat de notre époque contre les animaux et la nature ».
Le chasseur érigé en « biorégulateur » : l’argument de la droite
L’offensive parlementaire est méthodique. Selon les informations dévoilées par la chaîne Sky TG24, le chasseur est désormais érigé au rang de « biorégulateur ». La pratique venatoire y est formellement reconnue comme une « activité utile à la conservation et à la tutelle de la biodiversité ».
Mais pourquoi un tel changement de paradigme ? La retranscription des débats sénatoriaux par la chaîne La7 éclaire crûment les motivations de la majorité. Face aux critiques, le sénateur de Fratelli d’Italia, Costanzo Farolfi, a justifié le texte en brandissant les chiffres du puissant syndicat agricole Coldiretti : la péninsule compterait 2,6 millions de sangliers, responsables de 200 millions d’euros de dégâts et de dizaines d’accidents routiers.
Dans l’hémicycle, le discours de la droite est décomplexé. Comme le rapporte La7, les élus de la majorité n’hésitent plus à inverser les rôles. « La vérité, c’est que personne ne connaît et ne préserve mieux l’environnement que les chasseurs », a martelé le sénateur Farolfi, fustigeant les dégâts causés par un « environnementalisme radical ». Son collègue Bartolomeo Amidei a renchéri en fustigeant la vision d’une chasse prédatrice, affirmant qu’il était temps de « défendre et qualifier la figure du chasseur ».
Conséquence de cette vision utilitariste : la géographie de la mort s’élargit. La longue synthèse de RaiNews détaille comment le domaine forestier public s’ouvre grand aux battues. Les entreprises privées pourront désormais opérer dans un but purement lucratif, ouvrant la porte à un véritable tourisme de la gâchette pour les étrangers.
Arsenal technologique et cruauté envers les migrateurs
Sur le plan opérationnel, la réforme libéralise massivement les pratiques. L’analyse de la revue spécialisée Caccia Magazine révèle la fin d’un tabou montagnard : l’autorisation de chasser le sanglier en battue sur des terrains enneigés. Jusqu’ici, la neige imposait une trêve incontestable pour une faune vulnérable. S’y ajoute l’autorisation des viseurs optiques thermiques pour traquer de nuit.
Mais c’est le sort réservé aux oiseaux qui scandalise le plus. D’après Il Fatto Quotidiano, le texte allonge la saison de chasse au-delà de la première décennie de février, empiétant sur la migration prénuptiale et la nidification. La loi supprime aussi les limites numériques pour l’utilisation d’oiseaux d’élevage comme « appelants vivants » – ces volatiles enfermés dans de minuscules cages pour attirer leurs congénères.
Le bouquetin dans le viseur, la gêne dans le Piémont
L’épisode le plus symptomatique concerne le roi de nos cimes : le bouquetin. Comme l’explique le média transfrontalier NosAlpes, la majorité a initialement tenté d’inscrire l’espèce sur la liste des animaux chassables. Une hérésie historique : la survie du bouquetin alpin ne tenait qu’à un fil en 1921. Il n’a été sauvé de l’extinction que grâce aux mesures de protection drastiques du Parc national du Grand Paradis.
Face au tollé scientifique, le gouvernement a rétropédalé. Mais dans le Piémont, région limitrophe de nos Alpes-Maritimes, la droite locale a senti le vent du boulet. NosAlpes souligne que des élus de la Ligue (extrême droite) ont pris leurs distances, promettant que le bouquetin ne serait « pas touché » chez eux. Le loup, grand migrateur entre le Mercantour, le Piémont et la Ligurie, subit un sort similaire : il passe d’espèce « particulièrement protégée » à simplement « protégée ».
Le Sénat à couteaux tirés : l’Europe et le Vatican s’en mêlent
Au Sénat, les échanges rapportés par La7 témoignent d’une rupture totale. Pour la cheffe du Parti Démocrate (PD), Elly Schlein, ce texte remplace « la science par la politique » en marginalisant l’ISPRA (l’Institut de recherche environnementale). De son côté, le Mouvement 5 Étoiles (M5S), par la voix d’Ettore Licheri, dénonce la capitulation de l’État face à « la minorité armée » des lobbies cynégétiques. Même au sein de la coalition gouvernementale, des voix dissonantes se font entendre : toujours selon La7, Michela Vittoria Brambilla (du parti centriste Noi Moderati) s’est farouchement opposée au texte, refusant de livrer le patrimoine naturel à moins de 500 000 chasseurs. L’écologiste Angelo Bonelli a, quant à lui, qualifié la majorité de « serial killers du patrimoine faunistique ».
L’orage le plus menaçant vient de l’étranger. Il Fatto Quotidiano et La7 rappellent que la Commission Européenne a adressé une lettre d’avertissement formel au gouvernement italien fin 2025 concernant la violation des directives « Oiseaux » et « Habitats » – une missive soigneusement cachée pendant les débats. S’y ajoute la pression du Conseil de l’Europe, qui exige des preuves de compatibilité avec la Convention de Berne.
Jusqu’au Vatican, l’affaire fait grand bruit. Sky TG24 et La7 confirment que le secrétariat d’État du Saint-Siège a officiellement répondu à la Lipu. Le Pape Léon XIV a fait savoir qu’il considérait la protection du vivant comme « une question de grande pertinence sociale et morale ».
Un écosystème en sursis
En balayant l’expertise scientifique au profit de sa base électorale, le gouvernement italien prend le risque de fracturer la continuité écologique de l’arc alpin. Pour les Alpes-Maritimes et la Principauté, la menace est directe. Notre biodiversité ne connaît pas la ligne de crête qui sépare le parc du Mercantour du Piémont. Si le versant transalpin devient une zone de tir dérégulée, c’est l’ensemble de notre patrimoine naturel partagé qui s’appauvrira.
