Qui a décidé que la Côte d’Azur devait être uniquement française ?

Plages de galets : le visage typique du littoral liguro-maralpin. Photo: zAlp
Plages de galets : le visage typique du littoral liguro-maralpin. Photo: zAlp

« J’ai contemplé la mer et le soleil, j’ai interrogé l’homme et la pierre, j’ai écouté le soupir de la brise et le murmure du flot. » Il y a cent ans s’éteignait l’homme derrière ces mots, l’inventeur de la « Côte d’Azur ». Une trouvaille lexicale, presque un slogan avant l’heure, qui a peu à peu invisibilisé la traditionnelle « Riviera » et charcuté une bande littorale sans véritables frontières. Car si l’on a tendance, côté français, à borner ce paradis à la « blonde Menton », ses racines historiques plongent bien plus profondément vers Gênes. Retour sur un délicieux hold-up géographique.

C’est une querelle de clochers, ou plutôt de palmiers, qui anime secrètement les puristes de l’arc transfrontalier. Quand on habite Nice, Monaco ou Vintimille, on a coutume de penser que l’on se partage les joyaux de la même couronne. Pourtant, la nomenclature touristique a savamment découpé ce littoral. À l’heure d’enterrer nos certitudes géographiques, il convient de se replonger dans la genèse de notre « Côte », celle qui attire les fantasmes du monde entier, pour réaliser que ses frontières relèvent davantage de l’illusion poétique que de la stricte cartographie.

L’invention d’un mythe par un « sous-préfet aux champs »

Pour comprendre ce rapt sémantique, il faut remonter à la fin du XIXe siècle. Comme le rappelait le quotidien Nice-Matin à l’occasion du centenaire de sa mort (survenue à Cannes en décembre 1925), on doit le terme de « Côte d’Azur » à un homme : Stéphen Liégeard. Bourguignon fortuné, haut fonctionnaire dandy et poète à ses heures, cet ancien sous-préfet aurait même inspiré à Alphonse Daudet son fameux conte Le sous-préfet aux champs, comme l’indiquent les notices biographiques des Archives départementales des Alpes-Maritimes.

En 1887, retiré de la vie politique, Liégeard publie un livre fleuve de plusieurs centaines de pages. Dès l’introduction de son édition originale, précieusement numérisée par Gallica (le portail de la BnF), l’écrivain s’adresse à son mentor avec une prose dont le souffle romanesque ferait pâlir n’importe quel guide touristique actuel : « Aussi ai-je mis le cap sur le pays bleu, résolu, comme le pâtre de la Fable, à lutter contre un décourageant Protée. Dédaigneux de la vapeur, à petites journées, j’ai revu, avec la volonté de mieux voir. » S’inspirant de sa Côte-d’Or natale, il substitue au sempiternel mot « Riviera » un néologisme teinté de bleu. Filant la métaphore nautique dans une supplique finale, il scelle définitivement la naissance du mythe : « Allons ! nargue de l’hiver qui revient ! Le tillac est jonché de fleurs, la voile se gonfle ; comme un pavillon de salut, j’ai arboré votre nom au plus haut de la misaine. Voguons le long de cette CÔTE D’AZUR que je vous dédie, cher Maître… »

L’ouvrage, adoubé par Le Figaro de l’époque et couronné par l’Académie française, va imposer la marque. Mais l’ironie de l’histoire réside dans l’étroitesse de notre vision contemporaine face à la poésie sans frontières de l’écrivain. Toujours dans ce document originel de Gallica, la simple lecture de la table des matières agit comme un électrochoc sur nos œillères modernes : après avoir quitté « Menton et ses courses de montagnes » (à la page 269 du manuscrit), l’auteur franchit allègrement « La frontière » pour consacrer un large chapitre à la côte de « Bordighera — Ospedaletti — San-Remo ».

Et il ne tarit pas d’éloges sur ces contrées qu’il intègre pleinement à son paradis azuréen. De Bordighera, il brosse un portrait d’une majesté biblique qui relègue les frontières au rang d’hérésie : « Comme Nice revendique l’orange ou Menton le citron, Bordighera, elle, s’enorgueillit de ses palmes. Assise sur son promontoire, elle s’en couronne le front, et souriant à la mer Tyrrhénienne qui lui tend un miroir creusé dans le saphir, elle se demande parfois si jadis, pendant son sommeil, quelque ange du ciel ne l’aurait point poussée, flottante oasis, des puits de la Palestine vers ce roc calciné de Sant’Ampeglio. »

Plus édifiant encore, Liégeard dédie une vaste épopée, débutant page 365, au périple allant « De San-Remo à Gênes ». Il y égrène avec gourmandise les escales italiennes qui composent son Azur : « Porto-Maurizio et Oneglia », « Diano Marina », « Cervo », « Laigueglia » ou encore « Alassio ».

Pour le père fondateur, la Côte d’Azur englobait donc formellement la Ligurie. Comme il l’écrira avec une fierté assumée dans l’avant-propos de son édition ultérieure de 1894, exhumé par le Conseil Général 06, le mot est lâché : « La Côte d’Azur ! Ainsi, du château d’If jusqu’aux palais de Gênes, s’intitule désormais le pays de la mer bleue, du soleil et des fleurs… Le dictionnaire s’est augmenté d’un mot. » Un trait de génie qui balaie d’un revers de canne le terminus mentonnais que l’on veut bien lui prêter aujourd’hui.

L’anglaise Riviera, pionnière évincée

Avant que le bleu de l’azur ne s’impose, ce territoire répondait pourtant à un autre nom, porteur d’une histoire bien plus séculaire. Dans un brillant article paru en juillet 2023, le quotidien Le Monde déconstruit ce mirage estival sous la plume de Youness Bousenna : « Longtemps, on ne parle d’ailleurs pas de Côte d’Azur pour cette bande côtière approximativement comprise entre Cassis (Bouches-du-Rhône) et San Remo (Italie), mais de Riviera, qui qualifie plutôt le littoral du golfe de Gênes, terme que popularisent les aristocrates anglais. »

Dès les années 1760, poussée par les vertus thérapeutiques vantées par le médecin écossais Thomas Smollett, cette même élite britannique déferle en effet sur nos côtes. Une épopée hivernale confirmée par le Comité Régional du Tourisme Provence-Alpes-Côte d’Azur, qui situe le véritable décollage touristique en 1834, avec la découverte fortuite de Cannes par Lord Brougham.

Mais d’où vient cette Riviera que les Anglais ont tant chérie ? Selon une analyse étymologique détaillée par le portail italien rivieradeifiori.it, le terme trouve ses racines linguistiques en Ligurie. Sa trace écrite la plus ancienne remonterait d’ailleurs au 14 juin 1180, dans un document notarié savonnais. En imposant sa « Côte d’Azur », Liégeard a donc opéré un coup d’éclat marketing, remisant au second plan un toponyme ligure vieux de sept siècles.

Des Fleurs, des Palmes et des frontières à la découpe

Si aujourd’hui les sources françaises peinent à s’accorder sur la limite occidentale de la Côte d’Azur (Cassis pour Le Monde, Hyères, Bandol ou Saint-Tropez selon les guides cités par Gallica, ou strictement restreinte aux Alpes-Maritimes par le tourisme officiel), la limite orientale, elle, semble buter sèchement sur la douane de Menton.

Dès lors que l’on franchit le pont Saint-Louis, le ruban côtier se fragmente en de nouvelles appellations pour sauver son héritage. L’encyclopédie Wikipedia nous apprend ainsi qu’à l’est de Menton commence la Riviera dei Fiori (la Riviera des Fleurs). Un nom qui s’étend jusqu’au Capo Mimosa (Cervo), et dont la genèse remonte aux années d’après-guerre. Le site rivieradeifiori.it attribue d’ailleurs l’essor de cette identité à Mario Calvino (père de l’écrivain Italo Calvino), pionnier de la floriculture à Sanremo en 1925, avant que l’archéologue Nino Lamboglia n’en fige les contours géographiques en 1946. Plus loin encore, de la province d’Andora jusqu’à Varazze, c’est la Riviera delle Palme qui prend le relais, englobant au passage les îles de Gallinara et de Bergeggi, précise une autre notice encyclopédique.

La tyrannie des étiquettes face au murmure des cailloux

Finalement, la mer s’arrête-t-elle de briller à Vintimille, et les pins parasols changent-ils d’ombre une fois franchi le cap de la frontière italienne ? L’entêtement à vouloir tronçonner ce littoral en « Côte d’Azur », « Riviera dei Fiori » ou « Riviera delle Palme » relève presque d’une absurdité géologique. Si ces appellations ont le mérite d’exister pour les brochures de syndicats d’initiative, elles trahissent la continuité naturelle d’un espace profondément homogène.

À bien y regarder, Stéphen Liégeard avait vu juste en unifiant la côte de Marseille à Gênes sous une même bannière. En s’appropriant le terme tout en le vidant de sa moitié ligurienne, la France a peut-être gagné une marque mondiale, mais elle s’est amputée d’un pan de son âme méditerranéenne. Car au-delà des postes de douane, la nature se rit bien des nomenclatures. De Nice à Ospedaletti, en balayant Menton, Vintimille et Bordighera, ce sont les mêmes cailloux gris qui roulent et s’entrechoquent inlassablement sous le ressac. La même géologie têtue. Et lorsque la Méditerranée se fâche à l’occasion des grands coups de mer entre ces villes sœurs, c’est ce même bleu ciel laiteux qui vient teinter l’écume, de part et d’autre d’une ligne invisible. Une belle invitation, pour le lecteur de zAlp, à enjamber de nouveau ces frontières de papier pour renouer avec la véritable essence de la Riviera.