Il y a un an, le président de la région Piémont promettait un enchaînement fulgurant des chantiers sitôt le nouveau tunnel ouvert. Aujourd’hui, alors que les travaux sur les lacets français s’éternisent, le creusement de l’ancien tunnel est au point mort. Sur les réseaux sociaux, les collectifs citoyens interpellent des autorités mutiques, ravivant le souvenir d’un naufrage financier et bureaucratique que les beaux discours ne parviennent plus à masquer.
C’est une citation qui a terriblement mal vieilli, balayée par les vents froids du col de Tende et l’inertie des cabinets ministériels. « Une minute après l’ouverture du nouveau tunnel, notre attention se déplacera quelques mètres plus loin ». Cette promesse solennelle, prononcée le 15 mai 2025 par Alberto Cirio, président de la Région Piémont, résonne aujourd’hui comme une cruelle farce pour les habitants de l’arc transfrontalier. Un an plus tard, la fameuse « minute d’après » s’est muée en une éternité d’attente.
Dans une charge féroce publiée ce mardi 12 mai sur la page Facebook du groupe « Colle di Tenda », son fondateur, Marcello Pietro Bevilacqua, a décidé de briser la glace de ce « silence assourdissant ». D’une plume exaspérée qui se fait l’écho des vallées de la Roya et de la Vermenagna, le porte-voix citoyen dresse le constat clinique d’un territoire condamné à une « agonie infinie ». Entre semafores interminables, fermetures nocturnes et désillusions chroniques, son manifeste pose les questions qui fâchent. Des interrogations d’autant plus brûlantes qu’elles percutent de plein fouet les propres révélations publiées par zAlp ces derniers mois.
Le trou noir financier : où sont passés les millions ?
Dans sa publication, Marcello Bevilacqua pointe d’abord du doigt l’éléphant dans le tunnel : le financement du tube historique. « Les fonds sont-ils là ? Existe-t-il une réelle volonté politique, de la part de l’Italie et de la France, de financer et de lancer la réhabilitation de l’ancienne galerie, ou le projet a-t-il fini dans un tiroir ? » s’interroge-t-il.
La réponse à cette angoisse locale se trouve malheureusement dans les arcanes de la comptabilité publique italienne. Comme nous le décortiquions dans nos colonnes au mois de mars, en nous appuyant sur la délibération n°4/2026 de la Cour des comptes italienne, le tiroir n’est pas seulement fermé ; il est vide. D’après ce rapport au vitriol des magistrats romains, l’appel d’offres pour l’élargissement de l’ancien tunnel, qui aurait dû être publié en avril 2026, est purement et simplement bloqué par un trou de 9,9 millions d’euros.
Les juges financiers avaient alors lancé un ultimatum de trente jours au ministère des Infrastructures et des Transports (MIT) de Matteo Salvini et à l’opérateur Anas pour s’expliquer sur cette évaporation comptable. Deux mois plus tard, la question de Bevilacqua résonne comme la confirmation cinglante que la menace romaine n’a pas suffi à réveiller la bureaucratie transalpine. Pire, selon les mêmes documents de la Cour, ce brouillard contamine la partie française qui, censée injecter 38,4 millions d’euros, attendait toujours mi-février des synthèses financières claires pour avancer. La volonté politique, elle, semble s’être perdue dans ce ping-pong technocratique.
L’absurdité du calendrier : l’occasion manquée des travaux en parallèle
Le deuxième clou planté par le fondateur du collectif « Colle di Tenda » concerne le séquençage lunaire du chantier. « Pourquoi ne pas avoir agi en parallèle ? Pourquoi les travaux sur la vieille galerie n’ont-ils pas commencé en concomitance avec l’achèvement des lacets ? » demande-t-il, soulignant qu’une telle rationalisation aurait permis d’optimiser le temps plutôt que d’infliger un supplice à l’économie locale.
Cette myopie calendaire, le territoire en a d’ailleurs payé le prix fort le mois dernier. Comme le rapportait zAlp mi-avril, la route a été intégralement sectionnée pendant deux semaines, du 13 au 24, pour permettre aux pelleteuses de raboter les célèbres virages en épingle (passant de quatre à deux). Une paralysie routière totale qui n’a pourtant pas servi de fenêtre de tir pour avancer sur l’ancien tube.
Pire encore, lors de cette asphyxie printanière, la soupape ferroviaire a été ostensiblement ignorée. Comme l’avait alors dénoncé la députée du Partito Democratico (PD) Chiara Gribaudo, dans une lettre ouverte relayée par nos confrères de Targatocn, l’exécutif régional piémontais avait refusé d’intensifier la cadence des trains de la ligne Cuneo-Vintimille, sous prétexte de l’absence de « grands événements ». Un arbitrage comptable méprisant, alors même qu’une nouvelle convention bilatérale venait tout juste d’être ratifiée par l’Assemblée nationale française, saluée à l’époque comme une « journée historique » par l’ancien ministre Philippe Tabarot. L’histoire bégaie, et les pelleteuses, elles, chôment. Rappelons qu’en plein cœur de l’hiver, le journal des travaux épluché par la Cour des comptes révélait une fonte dramatique des effectifs, passant de 62 ouvriers en décembre à 43 en février, avec une suspension non contractuelle des opérations pendant les fêtes.
Le mirage du double sens
Enfin, Marcello Bevilacqua met sur la table l’ultime carte de l’espoir : « L’option du double sens est-elle praticable ? » Se basant sur une étude du Politecnico di Torino, le militant interroge la faisabilité d’activer une circulation à double sens dans le nouveau tunnel une fois les lacets français terminés, afin d’éliminer définitivement « l’incauchemardesque ballet des feux tricolores ».
Si l’hypothèse académique existe, elle se heurte pour l’heure au mur du silence institutionnel. Car pour valider techniquement et sécuritairement une telle option, il faudrait que les maîtres d’ouvrage sortent de leur léthargie. Or, entre des ouvriers clairsemés, des financements qui jouent à cache-cache et des ministères qui se regardent en chiens de faïence, la gestion de cette infrastructure stratégique ressemble à un bateau ivre.
Conclusion : La dignité bafouée d’un territoire
En martelant que « le temps est écoulé » et que les populations refusent dorénavant « les visites de chantier et les citations à effet », la publication du groupe Colle di Tenda ne se contente pas de pointer un retard de calendrier. Elle formule une dénonciation implacable de dix années de gestion fragmentée.
Aujourd’hui, l’arc alpin n’a plus que faire des rubans coupés en grande pompe. L’isolement forcé des vallées de la Roya et de la Vermenagna n’est plus une fatalité géologique héritée de la tempête Alex, mais le symptôme clinique d’une faillite politico-administrative. De Paris à Rome, en passant par Turin et Nice, les décideurs vont devoir rapidement trouver la recette pour ressusciter ce chantier. Car si la minute d’après est passée depuis un an, la patience des habitants, elle, s’est définitivement consumée.
